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L'attaque de la Chapelle-sur-Erdre relance le débat entre coup de folie et acte délibéré

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L'intervention des gendarmes à la Chapelle-sur-Erdre près de Nantes, vendredi 28 mai
L'intervention des gendarmes à la Chapelle-sur-Erdre près de Nantes, vendredi 28 mai
© AFP - LOIC VENANCE

Vendredi à la Chapelle-sur-Erdre, près de Nantes, un homme fiché pour radicalisation a attaqué et grièvement blessé une policière municipale. Cette attaque remet en lumière la difficulté de la justice à tracer la frontière entre un acte terroriste et un crime de droit commun, a fortiori en cas de troubles mentaux.

Une policière municipale a été blessée grièvement par arme blanche vendredi à La Chapelle-sur-Erdre, près de Nantes, et le suspect de cette agression, décrit comme un schizophrène fiché pour radicalisation, qui a également séquestré une jeune femme lors de sa cavale, a été tué par les gendarmes.
Une enquête a été ouverte pour tentative de meurtre sur la policière municipale et sur des gendarmes, et séquestration de la jeune femme, a annoncé Pierre Sennès, le procureur de la République de Nantes.  

Une qualification pénale "en lien avec le terrorisme" pourrait toutefois être retenue au gré de l'avancement de l'enquête. Il s'agit de démêler dans ce passage à l'acte, ce qui relève des troubles psychiatriques de l'homme, diagnostiqué schizophrène, et ce qui relèverait d'une radicalisation islamiste. 

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Signalé pendant son dernier séjour en prison pour sa pratique rigoriste de la religion, selon une source proche de l'enquête, il semblait se réfugier dans la foi quand ses troubles psychiatriques prenaient le dessus, dans des moments de délire. L'homme semblait par ailleurs très isolé. Enfin le fait qu'il ait visé des représentants des forces de l'ordre, une policière municipale, puis des gendarmes entrera aussi évidemment en ligne de compte dans la qualification terroriste ou non de ces faits.

Pour Me Vincent de la Morandière qui a été l' avocat de l'agresseur de 2010 à 2017, après "une vingtaine de passages devant la justice, la question de sa radicalisation et schizophrénie sont absolument exclus, sont hors de propos". Il avait des "troubles d’adaptation, mais pas de problèmes psychiatriques", affirme-t-il. "Et donc maintenant présenter comme une évidence sa radicalisation et sa schizophrénie, ça me semble surprenant",  a-t-il confié sur franceinfo. Même s'il reconnaît qu'"au fur et à mesure de ces incarcérations, ce caractère discret, silencieux, taiseux" l'a poussé "à l’isolement".

Les troubles mentaux dans la balance avec les motivations idéologiques

Pour la justice, qualifier les attaques commises par des personnes radicalisées s'avère complexe quand s'entremêlent troubles mentaux et motivations idéologiques, conduisant à des décisions parfois controversées.
 

À des degrés divers, l'enjeu psychiatrique est en effet intervenu dans plusieurs attaques récentes dont s'est saisie la justice antiterroriste : à la préfecture de police de Paris (octobre 2019), à Villejuif (janvier 2020), à Romans-sur-Isère (avril 2020), à Rambouillet (avril 2021).
Le Pnat a en revanche écarté d'autres dossiers : celui par exemple d'un homme fiché pour radicalisation islamiste, connu pour des troubles psychiques, qui a menacé avec un couteau des policiers messins en janvier 2020.  
Celui aussi, quelques mois plus tôt, de l'attaque d'une mosquée à Bayonne par un militant d'extrême droite. Face aux critiques, le Pnat avait avancé "l'état de grande confusion" du suspect, âgé de 84 ans.
Pour la justice, remarque un magistrat antiterroriste, il s'agit d'un "mélange complexe à appréhender".
 

Selon le code pénal, le Pnat doit se saisir si des infractions sont commises "intentionnellement en relation avec une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l'ordre public par l'intimidation ou la terreur".
Cela implique d'une part une préméditation, c'est-à-dire une préparation du passage à l'acte, et d'autre part son rattachement à un mouvement politique ou idéologique, par le biais par exemple d'une revendication, de l'imitation d'un mode d'action ou du choix de la cible.

En pratique, plusieurs interrogations interviennent donc : "Le suspect est-il connu des services de renseignement ? Fréquente-t-il une mosquée connue pour être radicale ou des individus impliqués dans un réseau ? Quelle est sa documentation ? Son appétence pour des sites ou de modes d'échanges radicaux ? Laisse-t-il un message pour annoncer ce qu'il va faire ? Va-t-il réaliser un tri parmi ses victimes sur un fondement religieux ?", énumère le magistrat antiterroriste.
En l'absence d'éléments évidents, le Pnat a ainsi parfois besoin "de temps pour avoir une position stabilisée" sur l'opportunité de se saisir de l'enquête, plusieurs heures voire jours "loin de la pression médiatique".
Un autre magistrat antiterroriste remarque : "Cela se joue parfois à des détails. Lors de l'attaque terroriste de Villejuif, le Pnat s'était saisi après la découverte que l'attaquant, malgré ses antécédents psy, avait épargné une cible potentielle après avoir vérifié qu'elle était de religion musulmane".
Ce débat entre coup de folie et acte délibéré se pose alors que les appels à l'acte des groupes jihadistes, tels l'Etat islamique, bien qu'affaiblis, trouvent encore un écho chez des personnes fanatisées ou déséquilibrées.  
"Sans idéologie, peut-être qu'il n'y aurait pas de passage à l'acte", relève un enquêteur.
Il y a des "individus fragiles psychologiquement, voire psychiatriquement, qui expriment leur folie de cette façon : ils crient 'Allahou Akbar' comme ils auraient crié 'Jésus revient' il y a vingt ou trente ans", expliquait en décembre 2019 Lucile Rolland, cheffe du Service central du renseignement territorial (SCRT), devant l'Assemblée nationale.
"Parmi les 2 400 personnes prises en compte par le SCRT, 20 à 25% sont d'abord et avant tout des cas psychiatriques, pour lesquels le suivi est extrêmement compliqué", notait-elle, avant d'ajouter : "Je préférerais que l'on s'occupe davantage de ces cas".