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L'autobiographie du chanteur Christophe en librairie : "Le mensonge, c’est un peu ma vérité"

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Christophe en 2009 au château de Versailles
Christophe en 2009 au château de Versailles
© Getty - .

Les mémoires de Christophe viennent de paraître, un an après la mort de l'artiste, le 16 avril 2020. Dans ce texte écrit en 2011-2012, le chanteur partage ses succès, ses excès, ses trous d'air et ses "maux bleus".

Il criait "Aline" pour "qu'elle revienne", aimait la vie la nuit, le jeu et les voitures rapides : Christophe, dandy décalé de la chanson française, est décédé à 74 ans en avril 2020, des suites de la Covid-19. Son autobiographie, écrite presque dix ans avant sa mort, "Vivre la nuit, rêver le jour", vient de paraître aux éditions Denöel.

"Correspondance avec moi-même"

"Je voulais que cette autobiographie soit une correspondance avec moi-même" : dans un avant-propos, Christophe donne le ton de ces mémoires, celui de la sincérité face à soi-même et du coup une complicité avec ses fans qui vont le retrouver et découvrir des faces B de sa vie de noctambule. "Il est très difficile de transcrire la maladresse, la générosité, l’excessivité et le sublime qui habitent une vie. Peut-être est-ce le moment, maintenant ? Je préfère le dire tout de suite. Dans mes mémoires, il y a du vécu, du réel, du vrai, avec quelques mensonges pour le côté romancé. Le mensonge, c’est un peu ma Vérité."

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Christophe commence le récit du film de sa vie en convoquant Proust : 

Je vis la nuit depuis que j’ai seize ans. Jamais je ne me suis couché à 11 heures du soir.

Et il justifie sa vie de noctambule : "Il y a les gens du jour, gens de l’ennui, et les gens de la nuit, gens de l’amour. J’ouvre les yeux sur le réel, il est insupportable. Et quand la réalité est insupportable, je ne peux la rendre supportable qu’en y mettant un peu de poésie. La nuit est un grand silence : comme dans un film de science-fiction, comme l’espace intersidéral. Le matin, avant d’aller me coucher, je regarde le lever du soleil. J’observe le changement, le passage de la nuit à la lumière du jour avec les sons de la ville qui reprend vie. Il n’y a qu’à Tanger que ça vaut le coup de vivre le jour, tellement sa lumière est belle".

La magie de la lessiveuse en zinc

Daniel Bevilacqua, de son vrai nom, est né le 13 octobre 1945 à Juvisy-sur-Orge (Essonne). Fils d'un entrepreneur d'origine italienne et d'une mère couturière, l'adolescent traîne souvent à Paris et tombe amoureux d'une Amérique fantasmée, qu'il voit défiler sur les écrans de cinéma.

Dans ses mémoires, il nous emmène sur le chemin de son adolescence de "petit voyou" à Juvisy-sur-Orge : vol de mobylettes et de disques ("Je suis devenu encore plus voleur parce que la musique me rendait fou"). Il pique des sous à sa grand-mère pour aller à la fête foraine, mais lui fait des spectacles de marionnettes dans la salle à manger.

À réécouter : Hommage à Christophe
1h 49

Tout de suite la musique nourrit sa vie et son imaginaire. Sa tante paternelle lui fait découvrir le piano. "À part le piano de Tata Do, ce qui m’a donné envie de faire de la musique, c’était une grande et belle lessiveuse en zinc dans laquelle ma grand-mère lavait les draps blancs du temps où elle était blanchisseuse. Je soulevais le couvercle, je me glissais dans la cuve, je faisais des sons avec ma voix et je frappais sur les parois. Puis je retournais la cuve et tapais sur le fond. C’était ma première chambre d’écho. J’avais huit ans."

Entre la maison de ses parents et celle de ses grands-parents, il se balade avec son Teppaz et ses 45 tours sous le bras. À onze ans, ses parents divorcent. Un père volage, une mère très indépendante, conductrice de bus et de belles voitures. À 13 ans première fugue, "pour m’évader, m’échapper". 

J’avais envie d’écrire des petits mots sur un panneau accroché à mon dos pour que les gens voient comme mon imaginaire était beau.

À 10 ans, premier choc avec Brassens : "Mon premier chanteur de blues français. À 13 ans, j’ai aimé tous ces chanteurs de blues comme J.B.  Lenoir, Lightnin’ Hopkins, Jimmy Reed, Son House, Sonny Boy Williamson, Lionel Hampton et John Lee Hooker, que j’écoute toujours aujourd’hui." Christophe est littéralement ébranlé par John Lee Hooker, Chet Baker et Elvis, son premier 45 tours. Ivre de liberté, il quitte la maison familiale quand il a 15 ans.

À réécouter : Christophe

La chanson "Aline" composée  "en une demi-heure, assis sur une caisse à outils" 

À Saint-Germain-des Prés, Christophe fauche des livres de la Pléiade pour les revendre. "On allait à l’Escapade, une salle de concert à Évry. Il y avait beaucoup d’Américains venus de la base militaire aérienne de Grigny. Souvent, j’en profitais pour taper le bœuf avec les Blacks qui jouaient du Ray Charles." 

Un peu plus tard, il fonde le groupe Dany Baby et les Hooligans. Il répète dans le garage de ses parents et dans l’atelier de sa grand-mère, et se produit au Golf-Drouot. "C’est sous le label du Golf-Drouot, propriété de Barclay, que j’ai enregistré en 1963 'Reviens Sophie', mon premier 45 tours". Christophe a 17 ans. Et le succès arrive avec "Aline". "Au départ, j’ai composé "Aline" à Juvisy en une demi-heure dans une boutique vide appartenant à mon père, à la guitare, assis sur une caisse à outils avec une certaine résonance en tête". Et Christophe de raconter ses amours avec Aline, qu’il trompe avec sa meilleure copine… Il rêve qu’"Aline" sonne "comme un blues" : ce sera de la variété, avec un succès fou !

L’adolescence, les débuts dans la musique, c’est ce qui palpite le plus dans ces mémoires. Le reste, Christophe l’a bien médiatisé : ses excès avec les voitures, le poker et ses multiples collections, de lunettes, juke-box, copies illicites de films en version originale.

Loin de la scène yéyé, Christophe est à la recherche d’une palette musicale, la sienne. Et sur son chemin il fait des rencontres décisives, en particulier avec Jean-Michel Jarre et le GRM , le Groupe de Recherche musicale de Pierre Schaeffer (à Radio France).

À réécouter : Christophe
52 min

"La chose dont je suis le plus fier est d'aimer ma fille alors qu'elle ne m'aime pas"

Christophe cherche un cœur qui bat, qui s’émeut à travers les synthétiseurs, ses machines à rêves ! Ensemble avec Jean-Michel Jarre qui écrit les textes, ils vont créer "Les paradis perdus" en 1973, et l’année suivante "Les mots bleus".  

Mais derrière la star, il y a Daniel Bevilacqua, le fragile, l'amoureux infidèle et ses blessures. Christophe livre cet aveu : "La chose dont je suis le plus fier est d'aimer ma fille alors qu'elle ne m'aime pas". Depuis ses nuits blanches, Christophe aimerait que sa vie inspire un film. On imagine l'univers de David Lynch, l’un de ses réalisateurs préférés pour créer une fiction autour de la recherche du sublime dans la musique, la poésie de la nuit volée au jour et la beauté du bizarre.