La corruption, "ce n'est pas forcément des pots-de-vin avec des mallettes d'argent"

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La corruption, "ce n'est pas forcément des pots-de-vin avec des mallettes d'argent"

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L'OCLCIFF, dont les locaux sont situés à Nanterre, compte 85 enquêteurs
L'OCLCIFF, dont les locaux sont situés à Nanterre, compte 85 enquêteurs
© Maxppp - ARNAUD DUMONTIER

L'Onu a choisi de décréter le 9 décembre "journée mondiale de lutte contre la corruption". En France, un office de police judiciaire est dédié à ce type de criminalité : l'Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales. Entretien avec le chef de OCLCIFF.

Les enquêteurs de l'Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF) sont au cœur des grandes affaires politico-judiciaires : Fillon, Balkany, les soupçons d'emplois fictifs au Parlement européen du Front national ou du Modem, ou encore l'affaire "Bismuth" pour laquelle Nicolas Sarkozy comparaît en appel depuis lundi. Mais les locaux de l'Office, situés à Nanterre, au siège de la Direction centrale de la police judiciaire, ont également vu passer le coiffeur Franck Provost, mis en examen pour "abus de biens sociaux" et "blanchiment en bande organisée de fraude fiscale aggravée" ou Mimi Marchand, "reine de la presse people", soupçonnée de subornation de témoins.

L'OCLCIFF a été créé en 2013, dans la foulée de l'affaire Cahuzac, et regroupe 85 enquêteurs, traitant actuellement environ 240 dossiers. Rencontre avec celui qui est à sa tête, Guillaume Hézard.

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FRANCE INTER : Que retient-on sous la qualification de "corruption" ?

GUILLAUME HEZARD : "La corruption est d'abord une infraction qui est prévue au code pénal et qui réprime le fait de se faire rémunérer d'une manière ou d'une autre pour un acte que l'on commet - ou quand on s'abstient de le commettre - dans le cadre de sa fonction. Mais ce sont aussi beaucoup d'infractions dérivées, comme le trafic d'influence, la prise illégale d'intérêts, le favoritisme, tricher dans les marchés publics... Cela concerne principalement des agents publics de tout niveau (les hauts fonctionnaires ou les agents que l'on peut trouver dans les administrations de proximité), ainsi que le secteur privé dans les relations commerciales, notamment dans les relations commerciales internationales.

La corruption est un délit qui n'a pas de victimes directes, contrairement à d'autres comme le meurtre ou le vol : c'est un délit qui va tous nous toucher. Il s'agit d'un phénomène que l'on va retrouver à la fois dans le vivre-ensemble, dans le fonctionnement de la société, de nos institutions, de nos services publics, de nos entreprises. Mais c'est aussi un phénomène qui va gangréner la société à travers l'action de groupes criminels organisés qui peuvent recourir à la violence pour arriver à leurs fins, mais le plus souvent recourent également à la corruption en cherchant, dans une organisation, le maillon faible qui se laissera approcher et acceptera de travailler pour eux contre de l'argent. Tout le travail de nos enquêteurs est de s'assurer que les administrations et les organisations restent solides face à cette gangrène qui, insidieusement, va fragiliser nos institutions, notre travail et la vie en commun."

Quelle est la place de la France, au niveau mondial, en termes de lutte contre la corruption ?

"La France se situe plutôt parmi les pays qui ont un système solide contre la corruption, mais avec des acquis qu'il nous faut consolider. Nous avons notamment eu des réussites ces dernières années avec un dispositif assez fort : l'Agence française anticorruption du côté de la prévention, et un système répressif incarné par le parquet national financier et la police judiciaire, au travers notamment de l'office que je dirige. J'aime bien parler de "communauté de la probité" pour désigner tous les services qui concourent à la lutte contre la corruption : il s'agit d'une lutte qui se fait avec d'autres administrations, le ministère de l'Économie et des Finances, le ministère de la Justice, le ministère de l'Intérieur.

La corruption et les infractions dérivées sont généralement dissimulées ou occultes, c'est-à-dire qu'il nous faut déjà avoir un renseignement ou une information qui nous permette de détecter une anomalie et pouvoir initier une enquête pénale. Nous travaillons avec d'autres administrations dont la spécialité est le renseignement, telles que Tracfin (le renseignement financier). Mais il nous arrive aussi de démarrer des enquêtes sur des renseignements que nous adressent des particuliers qui dénoncent des faits dont ils ont été témoins. C'est important parce que la corruption est un phénomène insidieux qui ne laisse pas de traces, mais, parfois, un petit indice peut, s'il est révélé aux autorités, amener à la découverte d'un système très vaste."

Vous avez souvent affaire à des suspects célèbres, et aux responsabilités importantes. Comment s'expliquent-ils face aux enquêteurs ?

"Tout dépend des phénomènes de corruption auxquels nous faisons face. Dans les cas les plus sensibles, qui sont généralement ceux que mon équipe traite, puisque nous avons affaire à des personnes politiquement exposées - parfois de haut niveau - elles nous expliquent avec beaucoup de détails que, si elles ont agi d'une certaine manière, ce n'est pas parce qu'elles voulaient commettre des infractions, mais parce qu'elles devaient rendre des services ou qu'elles devaient exécuter leur mission d'intérêt général avec une certaine idée en tête. Cela nous amène souvent à l'examen de conflits d'intérêts potentiels. Nous n'avons pas forcément, dans ces situations-là, des pots de vin avec des mallettes d'argent qui sont remises, comme on pourrait l'imaginer. Mais il va y avoir des retours de services sur des temps plus ou moins longs, des postes qui sont promis parfois dans le privé ou dans d'autres administrations publiques, en échange d'une façon de voir les choses ou d'une action dans l'exercice des fonctions publiques."