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La sécurité comme thème de campagne : "Le problème, c’est la généralisation à tort des faits divers"

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© AFP - Patricia Huchot-Boissier / Hans Lucas

Bientôt une campagne présidentielle, et déjà depuis plusieurs mois le débat sur l'insécurité et des phrases chocs. Le sujet n'est pas nouveau et depuis des décennies les campagnes ont leur climax sécuritaire, comme en 2002 ou 2007. Sommes-nous dans un contexte similaire, avec les mêmes ficelles de communication ?

La campagne pour l'élection présidentielle de 2022 n'a pas encore commencé, mais on entend déjà fuser des expressions telles que "un été Orange Mécanique" dans la bouche de Xavier Bertrand, "ensauvagement" dans les discours de Gérald Darmanin, "barbarie ordinaire" chez Bruno Retailleau, ou "un été meurtrier" et une "véritable barbarie" dans les déclarations de Marine Le Pen.

"Le problème, c’est la généralisation à tort des faits divers”, estime le sociologue Laurent Mucchielli. "Les hommes politiques profitent de ça pour faire leur mise en scène , sur un thème très ancien. Le message est toujours le même au fond : "c’est le désordre, votez pour moi, je vais rétablir l’ordre'".

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"Une diabolisation propre à l’extrême-droite"

Aujourd’hui les sondages semblent pronostiquer que l'extrême-droite sera au second tour de l'élection en 2022, "donc on investit ce terrain" analyse Laurent Mucchielli.

Cette généralisation autour des fait divers s’est produite notamment avec les affaires de bagarres mortelles entre jeunes en région parisienne. 

Des drames présentés dans certains médias comme un nouveau phénomène de société. "Or, il n’y a pas de recrudescence de ce phénomène, je mets au défi de démontrer le contraire. En 2015, quand j’ai publié à la Documentation française “La délinquance des jeunes”, les chiffres produits par la préfecture de Police étaient supérieurs aux chiffres donnés il y a quelques semaines. Ce n'est pas sérieux”, s'agace le sociologue.

Quant à “l’été Orange Mécanique” dénoncé par Xavier Bertrand, “il fait terriblement penser au titre du livre du journaliste d’extrême-droite, Laurent Obertone, "La France Orange Mécanique" (Ring)”. C’est une diabolisation propre à l’extrême-droite", renchérit Laurent Mucchielli.

L’instrumentalisation des thèmes de l’insécurité et de la délinquance, “ça marche quand des équipes de droite ou d’extrême-droite veulent reprendre la main à des équipes plus modérées”, explique-t-il.

Ce fut le cas par exemple en 2002 et 2007. En 2002, Jacques Chirac a ainsi surfé sur les questions de sécurité. En 2007, aussi, Nicolas Sarkozy, ancien ministre de l’Intérieur, évoquait le lien entre insécurité et identité nationale, immigration, dans la continuité des émeutes en banlieue en 2005, avant d'être élu. En 2012, candidat, comme il ne pouvait pas surenchérir sur sa propre politique sécuritaire en tant que président, la campagne s’est faite sur d’autres thèmes.

En 2002, "de l'insécurité ordinaire au drame de Nanterre" en passant par l'affaire Paul Voise

Au printemps 2002, le monde sortait d’une longue saison marquée par les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Ces événements ont engendré d’anxiété et repli identitaire, et cela a permis à Jacques Chirac de renforcer sa position et faire route vers un nouveau mandat. C’est dans ce contexte que sont intervenus deux faits divers marquants.

Dans la nuit du 26 au 27 mars 2002, un homme ouvre le feu en plein conseil municipal à Nanterre, 8 élus sont tués et 19 blessés. L’évènement s’est retrouvé au cœur des débats. François Hollande avait mis en garde contre une récupération politique, car en l’occurrence il s’agissait d’un acte de folie : “Malheur à ceux qui en feraient un élément de campagne", avait-il déclaré, alors que Jacques Chirac déclarait que "l'insécurité, ça va de l'insécurité ordinaire au drame de Nanterre" et que c'était “une préoccupation forte chez l'ensemble de nos concitoyens".

Deux jours avant le scrutin, le 21 avril 2002, l’agression d’un retraité, Paul Voise, chez lui, près d’Orléans, et l’incendie de sa maison par deux malfaiteurs, a électrisé les débats et fait la Une des journaux télévisés. Il a été reproché par la suite aux chaînes de télévision d'en avoir trop fait, ou mal fait, sur le traitement de cet évènement. Pour certains, cela a focalisé les esprits sur la nécessité d’une plus grande fermeté sécuritaire, juste au moment de glisser leur bulletin dans l’urne ce qui a donc fait pencher la balance à droite, voire à l'extrême-droite. Au second tour, le candidat socialiste Lionel Jospin était éliminé de la course, pour laisser face à face Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen.

Le débat sur "l’insécurité" et l’arrivée en mai 2002 de nouveaux dirigeants entraînent la refonte d’un ensemble de lois sur la "sécurité intérieure", la réorganisation du ministère de l’Intérieur pompeusement rebaptisé "ministère de l’Intérieur, de la Sécurité intérieure et des libertés locales", à la tête duquel Nicolas Sarkozy entame une série de réformes afin de durcir la répression contre toute manifestation de délinquance.

Émilie Née, chercheuse en sciences du langage avait fait une étude pendant cette campagne  ("L’insécurité en campagne électorale"/Honoré Champion- 2012). Il en ressortait que le mot “insécurité” avait pour fréquence moyenne 75 occurrences par mois, de juillet 2001 à février 2002 inclus. "À partir du mois de mars et jusqu’au mois de mai, l’emploi de la forme s’intensifiait, avec des fréquences dépassant les 150 occurrences par mois. À partir de mi-avril jusqu’à la fin du mois de mai, ces fréquences dépassent même le seuil de 200 occurrences mensuelles. Le mois de juin voit une réelle baisse de fréquence. En juillet 2002, le nombre d’occurrences retombe en dessous de 100", explique-t-elle dans son ouvrage.

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En 2007, le souvenir des émeutes en banlieues deux ans plus tôt

Lorsque Nicolas Sarkozy entre en campagne en mars 2007, il est ministre de l’Intérieur depuis deux ans. Il est à l’origine d’une loi sur la récidive des infractions pénales, une loi pour “promouvoir une immigration choisie et non subie”, une loi contre le terrorisme, et une loi anti-terroriste. On l’a entendu promettre de “nettoyer” les quartiers après le meurtre d’un jeune adolescent à La Courneuve. À Argenteuil, il promet aux habitants de les débarrasser de cette “bande de racailles”, alors qu’il est insulté et qu’on lui lance des pierres.

En 2007, il fait campagne avec le slogan “travailler plus pour gagner plus”, et sur les questions de sécurité, se focalise sur les jeunes en annonçant une réforme de  la loi de 1945, pour que “l'excuse de minorité soit automatiquement supprimée” en cas de récidive entre 16  et 18 ans.

Face à lui, Ségolène Royal, candidate, parle de “tarir la source de la délinquance”. Elle envisage de soumettre les primo-délinquants mineurs à l’autorité de l’armée,  dans un service à encadrement militaire à vocation humanitaire ou pour apprendre un métier. Ces propositions ont quinze ans d'avance sur celles que font aujourd'hui le chef de file des sénateurs LR Bruno Retailleau, qui a proposé une "révolution pénale" avec "des courtes peines de prison, comme on fait aux Pays-Bas", et le secrétaire général de LR Aurélien Pradié qui voudrait instaurer pour les "jeunes délinquants" des "peines d'encadrement militaire", rejoignant en ce sens le député Eric Ciotti.

Et en 2021 ?

Cess contextes rappellent celui où nous nous trouvons actuellement où, comme l'explique Laurent Mucchielli, le pouvoir est mis en difficulté par ses opposants sur ce thème cher à la droite : la sécurité. Un thème, érigé maintes fois en priorité de l'exécutif, qui reste identifié comme l'un des talons d'Achille d'Emmanuel Macron, qui peine à investir ce terrain face à son opposition, qui rebondit à l'inverse sur chaque événement dramatique autour de ce thème. A-t-il intérêt à suivre ses adversaires sur ce terrain, et vont-ils tenter de l'y maintenir pendant les mois qui viennent ? L'avenir nous le dira.