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Le berceau de l'agronomie française en passe d'être vendu. Et ça suscite la polémique

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Entrée du domaine de Grignon (Yvelines)
Entrée du domaine de Grignon (Yvelines)
© Radio France - Delphine Evenou

Le domaine de Grignon, qui abrite le site historique d'AgroParisTech, a été cédé par l'État à un promoteur immobilier privé. Des élus, des anciens élèves et des personnalités scientifiques s'y opposent. Tous soutenaient un projet concurrent.

Derrière le mur d'enceinte de sept kilomètres de long, un grand château de briques rouges datant du XVIIe siècle, 130 hectares de terres agricoles avec une ferme expérimentale, et 133 hectares de bois. Le domaine de Grignon, au cœur des Yvelines, accueille les chercheurs et les apprentis agronomes depuis près de 200 ans. Charles X y avait installé en 1826 l'Institution royale agronomique. Aujourd'hui ce sont les étudiants d'AgroParisTech qui s'y forment. 

L'an prochain, ils déménagent à quelques kilomètres pour permettre la création d'un "grand pôle d'excellence scientifique", selon les mots du ministère de l'Agriculture, sur le campus de Paris-Saclay regroupant AgroParisTech et des laboratoires de l'INRAE. La décision ne suscite pas (ou plus) de remous, mais ce sont les conséquences de la vente qui ont amené les étudiants à se mobiliser au printemps dernier : ils ont occupé trois semaines leur campus pour avoir un droit de regard sur les dossiers candidats, notamment sur leur impact écologique sur le site.

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Les opposants à la vente montent leur propre projet

Ils ne sont pas les seuls à être attachés au domaine de Grignon. Mathieu Baron y a fait ses études. Aujourd'hui, il est le délégué général de l'Association Patrimoine AgroParisTech Grignon 2000. Pour préserver les 290 hectares de patrimoine naturel et architectural, son association a répondu à l'appel d'offres lancé en mars 2020 et a présenté un projet, à côté de deux autres projets de promoteurs immobiliers privés. Le dossier "Grignon 2026", qui veut faire du domaine un centre international dédié à la transition alimentaire et agricole, a retenu l'attention de dizaines de scientifiques, qui lui ont apporté leur soutien dans une tribune publiée au printemps dans le Journal du Dimanche. On y trouve les signatures des climatologues Jean Jouzel et Valérie Masson-Delmotte.

Mais au cœur de l'été, le 4 août, c'est un autre dossier que l'État a retenu : celui du promoteur Altarea Cogedim. Il prévoit des séminaires et événements au sein du château, un programme résidentiel avec réhabilitation et nouvelles constructions, et un volet de tourisme responsable. Les 133 hectares de bois devraient, eux, être confiés au Conseil départemental ; la ferme expérimentale, quant à elle, restera exploitée par les étudiants d’AgroParisTech. Un projet "réaliste et fiable", explique la Direction de l'Immobilier de l'État, qui supervise cette vente (dont le montant et la date de finalisation sont inconnues). "C’est un projet qui concilie agriculture durable, développement de la biodiversité et développement territorial responsable" ajoute-t-on au sein de la DIE, "l'offre la mieux-disante qui a poussé l'État à faire ce choix".

Les intentions du promoteur privé inquiètent

Mathieu Baron n'a pas la même analyse : "On risque de démanteler le domaine. Que fait un promoteur ? Il achète, il revend à des petits propriétaires, et ces petits propriétaires ne vont pas avoir de lien avec l'histoire du site. Pour nous, l'enjeu c'est de préserver l'unité spatiale de ce site". Alors il a lancé une contre-offensive pour tenter d'obtenir une marche arrière de l'État. L'association Grignon 2000 est soutenue par les élus locaux dans sa démarche de projet alternatif de centre international. "Cela fait 200 ans qu'on a une école d'agriculture de renommée mondiale, avec une économie française qui est également très tournée vers l'agriculture, explique Bertrand Hauet, le vice-président de la communauté de communes Cœur d'Yvelines. S'il doit y avoir un centre de cette envergure et de cette ambition, c'est ici, à Grignon, qu'il doit être implanté. C'est l'identité de notre territoire, rural, qui est en jeu".

Leur arme principale : le Plan Local d'Urbanisme. Car c'est la commune qui a le dernier mot en la matière. Et la mairie de Thiverval-Grignon est catégorique : pas question de le modifier. "C'est la seule chose qu'on peut faire aujourd'hui pour bloquer les plans d'Altarea, soupire Daniel Bosse, premier adjoint. Avec l'équipe municipale qui est en place aujourd'hui, on peut le faire. Mais que va-t-il se passer après ? Quand la mairie sera reprise en main par d'autres personnes, ils pourront modifier le PLU si ça leur chante". 

Une pétition en ligne pour défendre le caractère public du domaine de Grignon a été signé par plus de 10 000 personnes. Les opposants travaillent sur un recours devant la justice administrative.

Le collectif pour le futur du site de Grignon s'était déjà mobilisé il y a cinq ans, contre l'installation du centre d'entraînement des footballeurs du Paris-Saint-Germain.

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