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Le froid, les morts, les barbelés : Ahmad, réfugié syrien, a tenté de rejoindre l'Europe par la Biélorussie

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 Des milliers de migrants se massent à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne.
Des milliers de migrants se massent à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne.
© AFP - Belta / Leonid Shcheglov

TÉMOIGNAGE - Après une dizaine de jours passés en Biélorussie d’où il croyait pouvoir gagner facilement l’Union européenne, Ahmad* est rentré au Liban choqué et écœuré.

Ahmad* a la trentaine, il accepte de témoigner mais par téléphone uniquement. Pas de photo, pas de rencontre, il veut rester discret depuis son retour à Beyrouth car il redoute les représailles des passeurs qui sont omniprésents au Liban. "On a très peur, des gens nous cherchent parce qu’on parle à la presse, ce sont des criminels qui gèrent ce business", résume-t-il.

Terre d’accueil d’un million de réfugiés syriens, le Liban est aussi depuis quelques semaines l’un des points de départ de nombreux candidats à l’immigration clandestine vers l’Europe. Pour fuir leurs conditions de vie désastreuses dans un pays en pleine crise, ils ont recourt à des réseaux bien rôdés qui leur facilitent l’accès à des visas délivrés par les représentations diplomatiques de Biélorussie, notamment en Syrie. 

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Il leur suffit ensuite d’acheter un billet d’avion aller-retour vers Minsk pour rejoindre les portes de l’Union européenne. "Ils m’ont extorqué plus de 8.000 dollars : 4.000 dollars pour le billet d’avion et le visa touriste biélorusse et 4.000 dollars encore sur place, pour deux nuits d’hôtels, un chauffeur pour aller à la frontière et des intermédiaires qui devaient nous aider mais n’ont rien fait", explique Ahmad. 

Tracé de l'avion emprunté par Ahmad pour rejoindre Minsk depuis le Liban.
Tracé de l'avion emprunté par Ahmad pour rejoindre Minsk depuis le Liban.
- Capture d'écran FlightRadar24

Une rivière, des marais et des barbelés à traverser

"En les écoutant, ça paraissait très simple. De Minsk, on nous emmenait à la frontière, puis il fallait marcher 700 mètres pour la franchir. Une fois en Pologne, on devait encore marcher trois kilomètres, avant qu’une voiture vienne nous récupérer pour nous conduire en Allemagne", détaille le jeune homme.

Mais une fois sur place, le rêve se transforme en cauchemar. "La priorité de la Biélorussie, c’était de nous laisser passer, mais pour rejoindre la Pologne, c’était trop difficile. Il y avait une rivière, des marais, des barbelés et les policiers polonais qui nous éloignaient ou nous ramenaient à notre point de départ", décrit Ahmad. "Quand on essayait de revenir en Biélorussie, on se faisait tabasser et renvoyer vers la Pologne", ajoute-t-il, en énumérant les coups que lui et ses compagnons de voyage ont pris.

Je n’oublierai jamais, des gens sont morts autour de nous, se sont noyés. Les enfants grelotaient. On a été utilisé comme des pions par la Biélorussie, pour mettre la pression sur l’Europe.

Pendant six jours, Ahmad a tenté de passer, dans le froid, sans avoir assez de nourriture, ni d’eau. Six jours d’errance dans le "no mans land" qui sépare les deux pays, avec des milliers d’autres candidats au passage vers l’Europe. "Il y avait des familles, des enfants, des femmes enceintes, beaucoup de Syriens mais aussi des Kurdes, des Irakiens, des Égyptiens, des Indiens, des Iraniens. Tous venus de la même manière : billet d’avion et visa touriste", raconte le réfugiés syrien rentré au Liban, choqué par ce qu’il a vécu et par ce qu’il a vu.

"Je n’oublierai jamais, des gens sont morts autour de nous, se sont noyés. Les enfants grelotaient. On a été utilisé comme des pions par la Biélorussie, pour mettre la pression sur l’Europe", tranche-t-il. Et il conclut : "J’imaginais une vie meilleure, je suis revenu à la case départ. Si je témoigne, c’est parce qu’il y a des milliers de personnes bloquées la bas, que je veux que ma voix soit entendue par les femmes, les enfants et tous ceux qui imaginent aller là-bas."

*Le prénom a été changé