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Le Giec table-t-il vraiment sur une augmentation du nucléaire pour lutter contre le changement climatique ?

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La centrale nucléaire de Cruas-Meysse est située au bord du Rhône, en Ardèche, le 12 novembre 2019.
La centrale nucléaire de Cruas-Meysse est située au bord du Rhône, en Ardèche, le 12 novembre 2019.
© AFP - Jeff Pachoud

De Yannick Jadot à Sandrine Rousseau en passant par Arnaud Montebourg, les interprétations des rapports du Giec diffèrent quand il s'agit de parler du nucléaire. Décryptage.

Le débat sur le nucléaire est redevenu central ces derniers mois, avant même que l’Élysée ne remette la question sur la table et réhabilite cette énergie. Elle est décriée par les Verts lors de la primaire, glorifiée par le candidat à la présidentielle Arnaud Montebourg. Chacun argumente et cite le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Mais chacun l’interprète aussi à sa manière pour légitimer ses propos.

Le président Emmanuel Macron, lui, semble avoir acté le virage du pro-nucléaire. Le gouvernement attend la publication du très attendu rapport du gestionnaire de réseau RTE ce lundi 26 octobre. Six scénarios de mix de production à l’horizon 2050 seront présentés. De ses conclusions dépendent la construction ou non de futures centrales.

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Arnaud Montebourg, candidat pro-nucléaire

Au printemps dernier, le candidat à l’élection présidentielle Arnaud Montebourg débattait face à Eric Piolle, le maire écologiste de Grenoble, sur le sujet : "Le nucléaire est-il écologique ?" 

Organisé par le site Reporterre, le débat a vu l’ancien ministre de l’Economie vigoureusement défendre le nucléaire (à partir de 50’55 dans la vidéo du débat) : "Comment on fait pour ne pas augmenter de 1,5°C la température planétaire ? Dans les quatre scénarios, dans le rapport pour les décideurs de 2018, tous tablent sur une croissance de la production nucléaire mondiale. Entre 59% et 106% entre 2010 et d’ici 2030. Et entre 2030 et 2050, entre 98% et 501%. Vous voyez, c’est précis. Tous les scientifiques du monde nous disent que sur quatre scénarios alternatifs, on n’échappera pas à l’augmentation des capacités nucléaires." Le GIEC est-il pro-atome, comme le sous-entend l'ancien ministre de l'Economie ?

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6000 études analysé par le GIEC

Le nucléaire n’est pas évoqué dans le dernier rapport du GIEC publié l’été dernier. Il faudra attendre l’an prochain. Il faut alors se plonger dans celui de 2014, puis dans le rapport spécial "Réchauffement de la planète de 1,5°C". Long de 400 pages, il a été publié en marge de la COP24 en Pologne, fin 2018. C’était une commande émise lors du sommet pour le climat à Paris en 2015. 

Pour réaliser son rapport, le groupe d’experts a analysé 6000 études. Ils ne font pas de préconisations et n’émettent pas de recommandations, juste des observations à partir de la littérature scientifique. 

Les quatre scénarios du GIEC

Lors du débat, Arnaud Montebourg fait référence au rapport pour les décideurs de 2018. Il s’agit d’un résumé du rapport complet, qui lui fait 630 pages, en anglais. Le GIEC dessine quatre trajectoires (quand la version "longue", plus précise, en compte plus de 80), avec un objectif commun : maintenir l’augmentation de la température globale sous le seuil de +1,5 °C, et jusqu'à +2 °C.

Dans le résumé du GIEC, à l’intention des décideurs.
Dans le résumé du GIEC, à l’intention des décideurs.
- GIEC, 2019

BECSC : Bioénergie avec captage et stockage du dioxyde de carbone.
AFAUT : Agriculture, de la foresterie et des autres utilisations des terres.

Le premier tableau, et c’est le seul des quatre, présente un scénario où la demande en énergie diminue. "Les innovations sociales, commerciales et technologiques engendrent une réduction de la demande d’énergie jusqu’en 2050 alors que les conditions de vie s’améliorent, en particulier dans l’hémisphère Sud. Un système énergétique de moindre envergure permet une décarbonisation rapide de l’énergie fournie." 

Le second tableau table sur une prise de conscience et le développement d'alternatives aux énergies fossiles, avec "une réorientation vers des modes de consommation durables et robustes, des innovations technologiques à faible intensité de carbone et des systèmes d’utilisation des terres bien gérés".

Le troisième scénario illustre une situation où l’on poursuit nos habitudes : "Le développement sociétal comme le développement technologique suivent des schémas habituels. La réduction des émissions s’obtient principalement par une modification de la façon dont l’énergie et les produits sont obtenus et, dans une moindre mesure, par une réduction de la demande." Dans ce cas, si les États veulent limiter le réchauffement à +2°C en 2100, alors il faudrait multiplier par six les capacités nucléaires dans le monde.

Enfin, pour la quatrième trajectoire, les pays deviennent de plus en plus dépendants aux énergies fossiles : "La croissance économique et la mondialisation aboutissent à l’adoption à grande échelle de modes de vie à forte intensité de gaz à effet de serre, y compris une forte demande de carburants et de produits de l’élevage."

Le point commun entre ces quatre tableaux : tous misent sur le recours grandissant à l’énergie nucléaire.

Dans la page suivante, les experts notent : "Toujours s’agissant de la production d’électricité, la part de l’énergie nucléaire et des combustibles fossiles avec captage et stockage du CO2 devrait, selon les modèles, augmenter dans la plupart des trajectoires axées sur l’objectif de 1,5 °C sans dépassement ou avec un dépassement minime."

Le rapport spécial du GIEC, "Réchauffement de la planète de 1,5°C" publié en 2019.
Le rapport spécial du GIEC, "Réchauffement de la planète de 1,5°C" publié en 2019.
- GIEC, 2019

Dans le tableau ci-dessus, on retrouve les chiffres cités par Arnaud Montebourg. En fonction des scénarios, l’énergie issue du nucléaire augmente de 59% (P1) et jusqu’à 106% (P4), entre 2010 et 2030. Elle croît de 150% (P1) voire 468% (P4) dans les trajectoires menant en 2050. 

Le GIEC donne également la part des énergies renouvelables, qui atteint des sommets à l’horizon 2050, 833% dans le premier scénario, 1 137% dans le quatrième.

Les réserves du GIEC sur le nucléaire

En France, trois quarts de l’électricité proviennent du nucléaire, ce qui fait de la France un cas à part. Le pays compte 56 réacteurs en activité, mais une majorité ont plus de 30 ans. Ses fervents supporters aiment rappeler que le nucléaire consomme peu de ressources naturelles.

Si la fission de l’atome d’uranium ne rejette pas de gaz à effet de serre, le GIEC émettait déjà quelques réserves en 2014, que l’on peut lire dans son résumé à l’intention des décideurs (page 77) : "Les risques et obstacles associés à une augmentation du recours à l’énergie nucléaire comprennent les risques liés au fonctionnement et les inquiétudes que ceux-ci suscitent du point de vue de la sécurité, les risques découlant de l’extraction de l’uranium, les risques financiers et réglementaires, les problèmes non résolus que soulève le traitement des déchets, les préoccupations au sujet de la prolifération des armes nucléaires ainsi qu’une opinion publique défavorable." Il est par exemple difficile d'imaginer l'installation d'une centrale nucléaire dans une zone où la menace terroriste est forte, ou quand le pays est instable politiquement.

Cinq ans plus tard, le GIEC reste sur la même longueur d’onde. Les mots ont changé, mais le fond des propos reste : "Le rythme actuel de déploiement de l'énergie nucléaire est limité par l'acceptabilité sociale dans de nombreux pays en raison de préoccupations sur les risques d'accidents et la gestion des déchets radioactifs" (page 325 du rapport complet).

"Un rapport équilibré"

Les experts du climat observent, dans le chapitre 4 de leur rapport, que "la transition du système énergétique qui serait nécessaire pour limiter le réchauffement climatique à 1,5°C au-dessus des conditions préindustrielles est en cours dans de nombreux secteurs et régions du monde. La faisabilité politique, économique, sociale et technique des technologies de l'énergie solaire, de l'énergie éolienne et du stockage de l'électricité s'est considérablement améliorée au cours des dernières années, tandis que celle de l'énergie nucléaire et du captage et stockage du dioxyde de carbone dans le secteur de l'électricité n'a pas montré d'améliorations."

"C’est un rapport équilibré" estime pour sa part François-Marie Bréon. Physicien-climatologue, il est aussi le président de l'Association française pour l'information scientifique. "Chacun va aller chercher ce qui les intéresse dedans." Il poursuit : "Les anti-nucléaire vont piocher les quelques phrases qui disent qu’il y a des freins au développement du nucléaire. Ils vont aussi rappeler que dans le rapport complet, ils vont trouver les quelques scénarios qui permettent de lutter contre le changement climatique sans utiliser le nucléaire."

Pas si neutre en carbone, le nucléaire ?

Le GIEC précise également que le temps est extrêmement long pour développer une centrale nucléaire. Le délai entre le moment où la décision est prise et son premier jour de fonctionnement dépasse les 10 ans, et peut aller jusqu’à 19 ans.

De plus, cette source d’énergie n’est finalement pas si neutre en carbone. Lors de son cycle de vie, entre le moment où le minerai est extrait, la construction de la centrale jusqu’au démantèlement des réacteurs, le GIEC et la SFEN, la Société française d’énergie nucléaire, s’accorde à dire qu’elle génère en moyenne 12 grammes d’équivalent CO2 par kWh, contre 50 g/kWh pour le photovoltaïque et 700 pour pétrole.