Le Havre, épicentre des saisies record de cocaïne en 2021

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Le Havre, épicentre des saisies record de cocaïne en 2021

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Un porte-conteneurs au port du Havre, en Normandie.
Un porte-conteneurs au port du Havre, en Normandie.
© Radio France - Emmanuel Leclère

Jamais autant de drogue n’avait été saisie en France. Dimanche, Gérald Darmanin a livré un premier bilan qualifié "d’historique" : 96 tonnes de cannabis, 23 de cocaïne et 1,2 d’héroïne interceptées l’année dernière. À lui seul, le port du Havre a concentré l’essentiel des saisies de cocaïne.

Le bilan 2021 est sans précédent. Il révèle l’ampleur des cargaisons de poudre blanche qui arrivent désormais par containers entiers. Mais il marque aussi la fin de la guerre des services anti-drogue, en même temps qu’il résulte des infiltrations par Europol d’applications cryptées des narcotrafiquants. Selon les informations de France Inter, la juridiction interrégionale spécialisée de Lille a ouvert, durant l’année 2021, 24 dossiers d'infractions à la législation sur les stupéfiants concernant le port du Havre. Le tableau que nous avons pu consulter est saisissant.

Déferlante de cocaïne sur les docks

Avec les périodes de confinement, la fermeture des lignes aériennes internationales, les frontières terrestres, il ne restait que les ports de marchandises de disponibles. D’où la nécessité de trouver à tout prix le moyen de faire passer la cocaïne dont la production a fortement augmenté, notamment en Colombie, ces dernières années.  

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En 2019, les services des douanes et de la police avaient intercepté près de deux tonnes de cocaïne sur le port du Havre. Et en réalité, un peu plus de trois tonnes si l’on ajoute les saisies effectuées en amont, en mer ou lors d’escales, mais avec le port normand comme destination. En 2021, les saisies effectuées s’élèvent cette fois à très exactement 10 086 kilos de cocaïne. Et si l’on ajoute les saisies en amont (îles britanniques, Tanger, Anvers, Antilles françaises etc.), "on est à plus de 15 tonnes" avance un bon connaisseur de ces dossiers stups. Au prix de gros, cela représente, selon nos calculs, environ 375 millions d’euros perdus pour les têtes de réseaux. Et près d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires à la revente, si l’on se fie aux estimations des services spécialisés qui annoncent un prix au gramme variant entre 60 et 70 euros. 

La dernière opération policière de l’année 2021, spectaculaire, remonte à la semaine précédant Noël, concernant un container de bananes contenant plus d’une tonne de cocaïne. Six suspects avaient été pris en flagrant délit et placés en détention provisoire. Les douaniers avaient récupéré une tonne et demie trois semaines plus tôt. "On a presque eu une opération par semaine l’année dernière, c’est du jamais vu", confie un enquêteur normand. "Il y a des équipes de trafiquants qui travaillent plus sur le Havre qu’à Anvers ou Rotterdam, c’est dire", raconte un autre enquêteur chevronné, habitué des opérations de niveau international.

Du portuaire au mortuaire, les langues se délient... un peu

Au Havre, on le sait, poursuit un policier normand, ce sont quelques caïds qui règnent, depuis l’étranger pour certains, sur les "sorties portuaires". Ils sont chargés de trouver le moyen de corrompre des chauffeurs routiers et surtout des dockers. "Ce sont les mêmes qui géraient les gros trafics de cannabis, il y a quelques années, et qui ont élargi leur palette logistique. Mais ils ne sont plus les seuls, loin de là, à tenter à tout prix de faire sortir la drogue." 

C’est ce qui explique en grande partie la multiplication de règlements de compte, à l’image de ce qui se passe en Seine-Saint-Denis ou à Marseille. Trois enquêtes pour des tentatives d’homicides (dont une pour une fusillade en plein jour à Fontaine-la-Mallet, à quelques kilomètres du port du Havre où plusieurs tireurs ont raté leur cible, un homme d’une cinquantaine d’années connu des services de police) ont été ouvertes ainsi que deux pour enlèvement en 2021. Et c’est justement cette multiplication des enlèvements ces dernières années (27 enlèvements signalés depuis 2016), parfois avec une issue dramatique, qui expliquerait en partie ces saisies records sur le port du Havre.

Un haut responsable de la police judiciaire évoque une "évolution" chez les dockers, où la parole commencerait à se libérer, même si perdure une culture du secret. "Ils se rendent bien compte que sortir du parfum en douce c’est une chose, mais avec la drogue, c’est leur vie et celles de leurs proches qui est mise en jeu."

Les enquêteurs policiers ne rentrent pas dans l’enceinte du port, à quelques exceptions près, en raison du risque de se faire repérer immédiatement. Ils expliquent qu’une très grande partie de leurs opérations en 2021 provient au départ d’informations douanières très bien renseignées. En 2016, les services d’analyse criminelle de la police judiciaire et des douanes estimaient qu’il y avait un chiffre noir très important entre les saisies officielles de cannabis et ce qui rentrait vraiment sur le sol français (entre 10 et 20% maximum des quantités arrivant en France seraient saisies).

Désormais, selon nos informations, il rentrerait en France environ une tonne de cocaïne par semaine. Avec le seul bilan des saisies au Havre, on serait donc à près d’un tiers des cargaisons inondant les lieux de revente de drogue en France intercepté. Un bilan auquel il faut ajouter en 2021, les trois tonnes de cocaïne interceptées sur le port à Marseille, 1,3 tonne à Dunkerque ou encore 1,2 tonne à Rouen. 

Un écosystème judiciaire moins brouillon

Une source douanière évoquait aussi récemment à quel point les équipes et les méthodes ont été totalement revues sur le port du Havre après une série de scandales qui ont secoué la Direction nationale des enquêtes douanières, en Normandie, mais également au siège en proche banlieue parisienne. Les policiers ont dans le même temps eux aussi revu leurs méthodes dans le cadre de la refonte de l’Office central de la police judiciaire, rebaptisé Office central anti-stups, OFAST, après un scandale en 2015 qui a révélé l’ampleur de la guerre des polices antidrogue. 

La réorganisation des principaux services de lutte contre les trafics de drogue serait donc l’une des explications de ces coups de filet sans précédent sur les docks du Havre. Cette réorganisation coïncide avec la montée en puissance des juridictions spécialisées sur le crime organisé, comme celle de Lille, compétente sur la zone portuaire du Havre.

Sky Ecc et les tuyaux en or massif des enquêtes cyber

Plusieurs sources avancent que les résultats spectaculaires des saisies de cocaïne en 2021 sont également à mettre en parallèle, au moins en partie en France, avec les enquêtes géantes déclenchées depuis deux ans par Europol, après l’infiltration de plusieurs applications cryptées utilisées par les narcotrafiquants. 

D’abord "Encrochat" et ce serveur piraté par les cyber-gendarmes près de Lille qui a permis d’écouter des dizaines de trafiquants et tueurs à gage, notamment en Europe du Nord (Pays-Bas, Belgique, Royaume Uni). Et puis l’infiltration de l’application Sky Ecc, "Encrochat puissance 10", selon un officier à Europol. 

Il est impossible de savoir combien d’enquêtes ont été déclenchées grâce aux données récupérées dans les téléphones des plus grands trafiquants européens. Les polices anglaises et néerlandaises les ont chiffrées à plusieurs centaines pour ce qui les concernent. La justice française est beaucoup plus discrète sur le sujet, pour cause d’investigations toujours en cours.

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