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Le sculpteur Daniel Druet revendique, devant le tribunal, la paternité d'œuvres signées Maurizio Cattelan

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L'artiste italien Maurizio Cattelan, pose près de sa sculpture représentant le pape Jean Paul II "La Nona Ora", le 17 octobre 2016, à Paris.
L'artiste italien Maurizio Cattelan, pose près de sa sculpture représentant le pape Jean Paul II "La Nona Ora", le 17 octobre 2016, à Paris.
© AFP - Alain Jocard

Le sculpteur français Daniel Druet était opposé, vendredi, devant le tribunal judiciaire de Paris, à l'artiste Maurizio Cattelan. Il demande à être reconnu comme étant l'auteur de neuf œuvres très connues de l'artiste italien.

Qui est l'auteur d'une œuvre ? Question débattue des milliers de fois devant la justice civile, bien souvent dans une petite salle, généralement dans une indifférence quasi-générale. Les dizaines de personnes qui se pressaient ce vendredi matin devant la salle d'audience du tribunal judiciaire de Paris montrent à quel point le dossier examiné par la troisième chambre, spécialisée dans la propriété intellectuelle, suscite les attentes des uns et les inquiétudes des autres : le sculpteur français Daniel Druet, 80 ans, deux fois Grand prix de Rome, auteur de nombreuses statues du musée Grévin, demande à être reconnu comme l'auteur de neuf œuvres que lui a commandé l'artiste italien Maurizio Cattelan, réalisées entre 1999 et 2006, ainsi que quatre millions d'euros de dédommagement.

Or, ces sculptures, Maurizio Cattelan les a ensuite mises en scènes. En toile de fond de cette audience, se joue la question de la propriété intellectuelle dans l'art conceptuel. Car, ce dernier, pour résumer grossièrement, ne consiste pas à mettre en avant une œuvre en tant qu'objet (une sculpture, par exemple), mais à transmettre une idée, un message. Un concept.

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"Si on voulait un exécutant, on n'aurait pas pris Daniel Druet"

Alors, sur quoi repose l'œuvre ? La mise en scène ou l'objet central ? Pour l'avocat de Daniel Druet, Maurizio Cattelan a, certes donné des instructions écrites, mais "il y a un travail créatif derrière". A ses yeux, le succès des œuvres ne serait rien sans le talent de son client : "Il a sculpté Coluche, Bocuse, Depardieu. Il est le seul à avoir sculpté François Mitterrand de son vivant, rappelle Me Jean-Baptise Bourgeois. Des sculpteurs qui sculptent, il y en a des milliers. Des sculpteurs qui sculptent comme Daniel Druet, il n'y en a pas cinq. Si on voulait un exécutant, on n'aurait pas pris Daniel Druet, qui n'est pas le moins cher du marché. Il a, dans ses pouces, cette magie artistique". Brandissant une photo de l'installation "Him", qui met en scène un enfant avec la tête d'Hitler, il insiste : "Regardez ce regard, ce regard qui fait peur !".

L'avocat souligne que, "de son propre aveu", Maurizio Cattelan ne sait ni peindre, ni dessiner, ni sculpter : "Est-ce que si on avait remplacée Daniel Druet par Maurizio Cattelan, on aurait eu les mêmes sculptures ? Bien évidemment que non, parce qu'il n'y aurait pas eu de sculptures !".

Des instructions "d'une précision mathématique"

"Il demande à être l'auteur de la Nona Ora, de Him, pas du Pape, pas de Hitler", détaille, pour sa part Pierre-Olivier Sur. Il est l'avocat d'Emmanuel Perrotin, le galeriste de Maurizio Cattelan. Il est également visé par la plainte. "Encore aurait-il demandé la qualité d'auteur pour la statue d'Hitler dans l'œuvre Him, on aurait pu répondre !". Or, insiste l'avocat, il y a "une scène qui est constituée". Quant aux instructions données par l'artiste italien au sculpteur, elles sont "d'une précision mathématique" : angle d'un regard, inclinaison d'un buste, paupières à baisser de trois millimètres…

"L'art conceptuel consiste à projeter une émotion sur celui qui le reçoit, non pas par un objet, mais par une situation. Tous les maillons sont importants, mais si on change le maillon Druet, ça n'a aucune importance", assène Me Sur, face à un Didier Druet qui encaisse. Maurizio Cattelan, retenu à New York, est absent.

Réalisation matérielle "au second plan"

"Chercher l'auteur, c'est chercher l'œuvre originale et voir où est l'expression du génie créatif", abonde Renaud Le Gunhec, avocat de la Monnaie de Paris, elle aussi visée par la plainte du sculpteur, soulignant que ces sculptures ne sont pas "préexistantes à la création de Maurizio Cattelan".

"_Il ne s'agit pas de dire que toute idée doit être protégée, il s'agit de dire que lorsqu'une idée se matérialise par des choix importants, il y a protectio_n", insiste Me Eric Andrieu, avocat de l'artiste italien, mettant en avant le processus créatif : "La réalisation matérielle de l'œuvre passe au second plan par rapport à sa conception." La décision est mise en délibéré au 8 juillet.