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"Le survivalisme vise à préparer des individus à être les élus de l'apocalypse"

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L'un des stands du salon Survival Expo, à Paris, édition 2018
L'un des stands du salon Survival Expo, à Paris, édition 2018
© AFP - NurPhoto / livier Donnars

Trois des quatre hommes en garde à vue après l'enlèvement mardi, dans les Vosges, de la petite Mia, 8 ans, revendiquent leur action. Et on découvre qu'ils étaient connus de la DGSI pour leur appartenance à la mouvance survivaliste proche de l'extrême droite. C'est quoi le survivalisme ?

Mia Montemaggi, âgée de 8 ans, enlevée mardi dans les Vosges, n'a pas encore été retrouvée, a indiqué ce vendredi au cours d’une conférence de presse le procureur de la République d’Épinal Nicolas Heitz. Il n’est "pas à exclure" que la fillette et sa mère soient à l’étranger. Le procureur a indiqué que la mère de Mia avait sollicité les hommes actuellement en garde à vue et qui vont être présentés à un juge d’instruction, via internet, afin qu’ils enlèvent sa fille "dont elle s’estimait injustement séparée", dans le but de partir à l’étranger. "L’opération avait été préparée conjointement et de façon minutieuse et précise", a-t-il ajouté.

Les ravisseurs ont revendiqué l'action qualifiée "d’extraction et d’exfiltration". Trois des quatre suspects sont connus de la DGSI pour leur appartenance au mouvement survivaliste. Dans un des appartements où ils ont été arrêtés, les enquêteurs ont trouvé du matériel chimique et un ouvrage anarchiste traitant de la fabrication d'explosifs. 

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Bertrand Vidal, sociologue, spécialiste du survivalisme, maître de conférences à l’université Paul-Valéry Montpellier 3, était l'invité du journal de 13h. 

FRANCE INTER : Qu'est-ce que cette mouvance survivaliste ?

BERTRAND VIDAL : "Des émissions comme Koh-Lanta participent à généraliser et à démocratiser la pensée survivaliste. Il n'en demeure pas moins que le survivalisme fait peur étant donné qu'il se construit sur une opposition, en fait, entre "winners" et "loosers" de l'apocalypse. Le survivalisme est une culture de l'anticipation catastrophiste qui va voir, dans l'avenir, un effondrement ou un déclin, une catastrophe et qui vise à préparer des individus à être les élus de l'apocalypse de ce monde d'après et donc de facto, à les séparer de tous les "looseurs", les damnés de cette apocalypse. 

J'ai vu beaucoup de jeunes adolescents s'intéresser à ce mouvement, cette période où on se teste, on cherche un sens à notre existence et de même pour ceux qu'on appelle les "adulescents", voire même les adultes aujourd'hui. Quand on se lance dans la mouvance survivaliste c'est pour trouver un sens à sa vie en estimant que demain, il y aura une grande catastrophe qui fera de nous, des "winners", des élus de l'apocalypse."

Survivalisme et complotisme font-ils bon ménage ?

"La plupart des survivalistes que j'ai pu rencontrer sont des individus très cultivés, des individus qui appartiennent à notre société, qui rêvent d'en sortir, de passer sous le radar, s'extraire de toutes les normes, de tous les impératifs de la société. Mais de là à franchir le pas, c'est vraiment une tendance très minoritaire. Là on parle des mouvements les plus extrêmes, les plus caricaturaux aussi. Tous les survivalistes ne sont pas comme ça. Généralement, on est face à des individus qui rêvent d'un monde d'après, qui rêvent de retrouver une place dans la société et qui vont jouer, en fait, le rôle de survivants. Ils sont beaucoup dans la fiction post-apocalyptique, des fictions qui sont alimentées par des rapports officiels de plus en plus alarmistes et de rapports scientifiques, bien sûr. Les survivalistes jouent un jeu, en fait, quand ils participent à des stages de survie, quand ils participent à des séminaires où l'on va dire quelles sont les méthodes pour survivre dans le monde d'après. De là à franchir le pas, comme l'a fait cette famille, et c'est très rare. C'est très caricatural, en tout cas. Pour tout vous dire, ce n'est pas les survivalistes que j'ai pu rencontrer.

Mais il faut savoir aussi derrière la pensée survivalistes qui imagine un déclin, il y a beaucoup aussi de complotisme et il y a des personnes qui se considèrent des sachants et nous autres, les ignorants. Il y a aussi quelque chose qui fait peur dans le survivalisme : ce qu'ils appréhendent sous le ton de la fable de La Cigale et la Fourmi. Il y a les fourmis, eux mêmes, ces élus de l'Apocalypse, et nous autres, les cigales qui ne verront, ni ne passeront pas l'hiver, qui ne passeront pas la future catastrophe. Donc, il y a une pensée très manichéenne, parfois même un peu xénophobe. Une xénophobie qui est portée sur ce qu'ils s'appellent la figure du zombie, l'ennemi de leur propre survie. Mais cela reste souvent de l'ordre, du jeu, de la fiction qui est racontée."

On apprends que trois des quatre suspects étaient "connus" de la DGSI

"C'est possible parce que, avec ce complotisme, avec ce désir de retrait, de repli sur soi de la société qui va parfois jusqu'à l'autoprotection, cette autonomie un peu martiale, on peut comprendre que l'État et les forces de l'ordre puissent avoir peur de certains passages à l'acte survivalistes. Mais le survivaliste vit vraiment dans le monde d'après. Dans un monde de l'anticipation, il ne passe pas à l'acte aujourd'hui en fait."