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Léchage de bottes, égo blessé et blague ratée : comment Elon Musk a été convaincu de racheter Twitter

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Elon Musk au Met Gala à New York en septembre 2022
Elon Musk au Met Gala à New York en septembre 2022
© AFP - Angela Weiss

L'excentrique milliardaire avait fait sensation en annonçant vouloir racheter le réseau social pour 43 milliards de dollars, avant d'y renoncer au dernier moment et d'être attaqué en justice pour ce revirement. Des SMS révélés par la Cour de Justice du Delaware en dévoilent les coulisses.

Tout a commencé par une annonce qui ressemblait à une blague... Qui pourrait bien en avoir été une depuis le début. Une vanne à 43 milliards de dollars, quand même, ce qui n'est pas rien, même pour quelqu'un dont la fortune est estimée à quatre fois plus.

Le 14 avril 2022 (13 jours après le jour des poissons, donc), Elon Musk faisait une offre de rachat de la société Twitter, Inc., avant d'y renoncer de manière tout aussi tonitruante début juillet, estimant que le réseau social lui a "donné des informations fausses et trompeuses, sur lesquelles [il] s'est basé pour s'engager dans l'accord d'acquisition". Colère de Twitter, qui annonçait de son côté des poursuites judiciaires : le procès doit s'ouvrir ce 17 octobre devant la Cour de Justice du Delaware.

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C'est dans ce cadre que plusieurs éléments de preuves ont été rendus publics, et notamment 40 pages de messages privés reçus et envoyés par Elon Musk lui-même, qui montrent l'enchaînement de discussions qui font petit à petit germer chez lui l'idée de racheter le réseau social, avant de changer d'idée brutalement en cours de route.

"Je suis à 100 % avec toi Elon"

La lecture des messages en question est assez effarante, et montre notamment la légèreté de l'homme d'affaires sur des décisions à plusieurs milliards de dollars. Mais aussi l'obséquiosité d'une partie de son entourage et de ses interlocuteurs, et à quel point Elon Musk prend mal toute conversation qui sort de ce ton admiratif à son égard.

Tout part d'une décision de Twitter de suspendre le compte du média de propagande Russia Today, qui scandalise le défenseur de la liberté d'expression absolue qu'affirme être Elon Musk. Il dit trouver RT "divertissant" ("plein de conneries, mais aussi quelques bons arguments") et assure que "la liberté d'expression est d'autant plus importante quand elle concerne quelqu'un qu'on déteste". En face, l'ancien directeur de Tesla Antonio Gracias se dit "100% d'accord" avec Elon Musk, "je suis à 100 % avec toi", une attitude qu'adopteront presque tous les protagonistes de la future tentative de rachat.

Un autre interlocuteur lui lance une blague qui va faire son chemin rapidement dans l'esprit du milliardaire. "Tu pourrais racheter Twitter et le supprimer ensuite ?" Elon Musk saisit la balle au bond : "Peut-être plutôt le racheter, et le changer pour qu'il soutienne correctement la liberté d'expression..." Il tweete aussi sur le sujet, des tweets qui lui valent à nouveau des "j'adore ce que tu viens de publier" de la part de ses interlocuteurs.

"Est-ce qu'il a d'énormes quantité d'argent ?"

Deux jours après, il en discute avec Jack Dorsey, le fondateur et ancien patron de Twitter. "Oui, une nouvelle plateforme est nécessaire, ça ne peut pas être un truc géré par une entreprise", affirme-t-il à Elon Musk. Il pense à un nouveau système open-source et décentralisé, sans contrôle éditorial, "un peu comme ce que fait Signal" (l'application de messagerie sécurisée). Quand Elon Musk lui parle de "rediriger Twitter dans une autre direction", il acquiesce : "C'est vraisemblablement la meilleure option." Jack Dorsey lui assure également que le conseil d'administration de Twitter était déjà frileux pour laisser entrer le milliardaire sud-africain au capital, mais pas lui, qui trouvait cette attitude "totalement stupide et rétrograde".

Le lendemain, Elon Musk est mis en contact collectivement avec des représentants de Twitter, dont son actuel PDG Parag Agrawal. "Tout le monde est très enthousiaste à l'idée que tu t'investisses dans le conseil d'administration", lui lance Egon Durban, l'un des gros actionnaires de Twitter. Lorsque quelqu'un dans la conversation évoque (en précisant "je ne sais pas si c'est que vous avez en tête") un projet de rachat de Twitter par l'entrepreneur Samuel Bankman-Fried, Elon Musk ironise : "Est-ce qu'il a d'énormes quantités d'argent ?" Un autre intervenant rebondit : "Pourquoi est-ce que vous n'achèteriez pas Twitter ? Nous le ferions tourner pour vous, afin d'établir une vraie plateforme pour la liberté d'expression." Avant de le flatter à nouveau : "Ce serait une énorme contribution à la démocratie". "Idée intéressante", répond Elon Musk. "Je suis sérieux. C'est faisable. Ça va être marrant."

Elon Musk flatté puis vexé

Le patron de Twitter Parag Agrawal montre lui aussi un enthousiasme certain (il se félicite de l'arrivée d'Elon Musk au conseil d'administration, vantant les mérites d'un "passionné", qui va apporter "beaucoup de choses", "exactement ce dont nous avons besoin chez Twitter"). En privé, il le rassure aussi lorsqu'un article du Washington Post évoque l'inquiétude des salariés de Twitter face à son arrivée : "Je pense qu'il y a une vaste majorité silencieuse qui sont enthousiastes à l'idée de vous avoir à bord, donc [l'article] n'est pas représentatif. C'était prévisible." En parallèle, Elon Musk s'agace un peu de son statut dans une autre conversation : "Posséder 9%, ce n'est pas contrôler [Twitter]."

Début avril, Parag Agrawal, qui passe beaucoup de temps à parler avec (et surtout à écouter) Elon Musk, lui demande s'il peut annoncer sur Twitter qu'il le nomme au conseil d'administration. Elon Musk accepte, mais en privé, il se moque de cette annonce en racontant qu'il n'a "jamais voulu rejoindre ce conseil d'administration". D'ailleurs, s'il se montre affable avec les dirigeants de Twitter en privé, il ne se prive pas de critiquer le service... sur Twitter.

Un double discours qui finit par agacer le PDG du réseau social : "Vous pouvez tweeter 'est-ce que Twitter meurt' ou n'importe quoi d'autre sur nous, mais c'est ma responsabilité de vous dire que ça ne nous aide pas du tout dans le contexte actuel." Elon Musk répond d'un ton grinçant en lui demandant "ce qu'il a accompli cette semaine" (sous-entendu : rien). Une minute plus tard, c'est l'escalade soudaine : "Je ne rejoins pas le conseil d'administration. C'est une perte de temps", tranche le milliardaire. Visiblement vexé, il lui lance : "Je vais faire une offre pour rendre Twitter privé."

"Je serais prêt à sauter sur une grenade pour vous"

Suivent encore des dizaines de messages et de propositions faites par des dirigeants et employés à Elon Musk pour améliorer Twitter (et par la même occasion, tenter d'obtenir le poste de Parag Agrawal dont ils sentent bien qu'il est tombé en disgrâce auprès de leur potentiel futur propriétaire), l'un d'eux poussant même la servilité jusqu'à écrire : "Je serais prêt à sauter sur une grenade pour vous". Des messages dont les réponses donnent encore l'impression que le patron de Tesla va dire oui à tout le monde, et sauver le réseau social du marasme où il pense qu'il se trouve.

Le couperet tombe quelques mois après la fin des messages rendus publics : Elon Musk abandonne son idée de rachat, et accuse Twitter de lui avoir menti sur la réalité du nombre d'abonnés du réseau social. La suite appartient désormais à la justice, qui va devoir notamment démêler, parmi ces centaines de messages, ce qui correspond à des convictions et ce qui relève des faux-semblants.