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Les "bénéfices" de la Russie ont-ils augmenté de 40 milliards avec les sanctions, comme le dit Marine Le Pen ?

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Sur France Inter, Marine Le Pen affirme que "la Russie a fait 40 milliards de bénéfices de plus depuis que les sanctions ont été prises" contre Moscou
Sur France Inter, Marine Le Pen affirme que "la Russie a fait 40 milliards de bénéfices de plus depuis que les sanctions ont été prises" contre Moscou
© Radio France

En faisant référence à l'étude récente d'un think tank, Marine Le Pen cherche à prouver que les sanctions européennes sur les exportations russes d'énergies fossiles, depuis l'invasion en Ukraine, sont contre-productives. Mais son interprétation des données est incomplète et en partie erronée.

Invitée sur la matinale de France Inter, mardi, Marine Le Pen a une nouvelle fois appelé à lever les sanctions qui pèsent contre la Russie en matière d'énergies, les jugeant "inefficaces". La preuve, selon elle, "la Russie a fait 40 milliards de bénéfices de plus depuis que ces sanctions ont été prises". Cette déclaration fait écho aux propos du président par intérim du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella qui affirme que la Russie est "noyée sous le cash" depuis que les occidentaux ont pris des sanctions contre Moscou.

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L'interprétation erronée d'une étude

La députée RN du Pas-de-Calais fait sans doute référence à une étude du groupe de réflexion finlandais Centre for Research on Energy and Clean Air (CREA), parue le 6 septembre. La publication de ce think-tank affirme que la vente des "énergies fossiles russes continuent de remplir les coffres forts utilisés par le Kremlin pour financer sa guerre, grâce à la hausse des tarifs". Ainsi, établit le CREA, la vente de ces énergies fossiles russes aurait engendré 43 milliards de recettes dans le budget russe "depuis le début de l'invasion".

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Sauf que ces 43 milliards d'euros ne correspondent pas à des bénéfices supplémentaires sur les six premiers mois de l'invasion, mais au montant des "recettes fiscales", issues des taxes et droits sur les exportations d'hydrocarbures, qui représentent en général plus de 40 % du budget annuel de la Russie, précise l'étude.

"Ce ne sont pas des recettes "supplémentaires" du fait des sanctions, car la Russie vendait déjà des énergies fossiles les années précédentes", précise Hubert Thieriot, co-auteur de l'étude, interrogé par France Inter. "Les recettes fiscales auraient sans doute été du même ordre de grandeur sans les sanctions, voire supérieures, mais on n'a pas encore fait le calcul pour 2021."

Les prix du gaz ont doublé depuis le début de la guerre

Pour observer les conséquences concrètes des sanctions sur l'économie russe, l'étude se base principalement sur l'évolution des volumes et des revenus d'exportation d'énergies fossiles. Elle démontre en effet que, malgré les sanctions, les revenus des ventes de combustibles fossiles continuent d'affluer dans les caisses des compagnies russes. Sur les six premiers mois de l'invasion de l'Ukraine, les compagnies russes ont ainsi vendu pour 158 milliards d'euros de revenus d'exportation, selon l'étude. Depuis, le CREA a actualisé ce chiffre et son compteur en temps réel affiche 176,6 milliards d'euros.

"On peut dire que les sanctions n'ont pas eu les effets escomptés à ce stade. La baisse des volumes exportés vers l'Europe a été en partie amortie par des volumes accrus vers d'autres pays comme l'Inde, la Chine, les Émirats arabes unis, l'Égypte et la Turquie. Mais elle a surtout été compensée par la hausse des prix des énergies fossiles sur le marché", confirme Hubert Thieriot. Selon les données fournies par le CREA, les prix du charbon et du gaz ont plus que doublé depuis le début de la guerre, par rapport à la même période l'année dernière, et le prix du pétrole a bondi de 40%.

Les sanctions finissent-elles par affaiblir la Russie ?

Malgré tout, selon l'étude du CREA, les revenus d'exportations d'énergies fossiles de la Russie, mesurés en juillet-août, sont bel et bien en baisse de 18 % par rapport au niveau record atteint au début de l'invasion (février-mars), sous l'effet de la réduction des ventes d'énergies fossiles qui a coûté 170 millions d'euros par jour de manque à gagner en juillet et août, encouragée par une baisse de 35% des exportations vers l'Union européenne.

  • S'agissant du pétrole, les exportations vers l'Europe ont déjà fortement reculé. Le volume est passé de 490 000 tonnes par jour au cours de la première semaine de l'invasion, à 245 000 tonnes au début du mois de septembre. A l'échelle du monde, les revenus moyens issus des exportations de pétrole ont chuté de 540 à 420 millions d'euros par jour sur cette même période"Les ventes vers d'autres pays ne compensent pas entièrement en termes de revenus, notamment parce que la Russie est contrainte d'accorder des remises importantes sur les ventes de pétrole pour des pays comme l'Inde, afin d'écouler sa production", décrypte Hubert Thieriot.
  • Sur le charbon, le déclin est très clair au niveau de l'Europe qui a quasiment réduit à zéro ses importations, appliquant un embargo total depuis le 10 août. Des pays comme la Chine, la Turquie et l'Inde ont en revanche augmenté leurs volumes d'achats. Combiné à la hausse des prix, le CREA observe une hausse des revenus journaliers moyens issus des exportations globales de charbon russe d'environ un tiers début septembre par rapport à ceux du début de l'invasion. "Néanmoins cette hausse est à relativiser, car les revenus issus du charbon représentent moins de 10% des revenus d'exportations d'énergies fossiles russes", nuance Hubert Thieriot.
  • Sur le gaz, les diminutions de flux et coupures successives de Nord Stream 1, l’un de ses principaux gazoducs vers l’Europe, assèchent les revenus gaziers. D'autant que la hausse des prix sur le marché ne permet pas de compenser une division par deux des volumes journaliers exportés dans le monde, toujours selon les données du CREA. Les compagnies gazières russes accusent une perte de revenus très conséquente, passant de 315 millions d'euros par jour à 200 millions d'euros par jour en six mois.

En résumé, les pertes en volumes et en revenus d'exportations de combustibles fossiles pour la Russie sont bien réelles, mais bien moins importantes qu'escompté par les Occidentaux. Est-ce à dire que les sanctions sont "inefficaces", comme l'affirme Marine Le Pen ? "Non", répond Hubert Thieriot. "La raison est que le gros des sanctions reste à venir. Pour l'instant, le gros de l'impact provient des choix de la Russie." Loin de recommander d'arrêter ces sanctions, les auteurs de l'étude du CREA en appellent donc plutôt à "accélérer la transition en Europe pour être moins dépendants des énergies fossiles russes et en général".

Dans cette guerre des sanctions et des représailles énergétiques, les Européens comme les Russes cherchent à démontrer la résistance de leurs économies respectives. Les uns en diversifiant leurs sources d'approvisionnement énergétique pour réduire leur dépendance aux combustibles russes, les autres en exportant vers d'autres pays. Le temps ne semble pas jouer en faveur du Kremlin qui doit trouver de quoi financer ses coûteuses opérations militaires en Ukraine. Un rapport interne russe produit fin août, dévoilé par l'agence américaine Bloomberg, met en garde contre le risque de voir le secteur des énergies fossiles cesser d'être un des moteurs de l'économie russe.