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Les femmes ont de plus en plus le tatouage dans la peau

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Image d'illustration. (© Francesco Carta fotografo)
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© Getty

Alors que le Mondial du tatouage, du 4 au 6 novembre à la grande halle de la Villette, fait de plus en plus la part belle aux tatoueuses, c'est un mouvement général que l'on constate, avec une profession qui se féminise et des femmes tatouées désormais plus nombreuses que les hommes tatoués.

Le tatouage revêt diverses fonctions et significations suivant les époques et les zones géographiques. En Polynésie, là où le mot tatouage serait apparu (tatau qui signifie marquer, frapper ou dessiner), cette pratique ancestrale pourrait remonter à 1 300 avant J.-C.

Au Japon, le tatouage servait à marquer les criminels et a été longtemps interdit. En Russie également, il permettait d’inscrire les crimes, délits, et appartenance à des gangs sur la peau. Souvent, le tatouage racontait l’histoire de la personne tatouée. En Europe, ce sont les marins qui se le sont réapproprié à la fin du XVIIIe siècle, dans les arrière-salles de bistrots des ports.

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En Angleterre, les premières femmes très tatouées sont apparues sur la scène en 1890 à Londres, telles des phénomènes de foire. On pense notamment à Irene Woodward qui exhibe son corps recouvert de tatouages jusqu'en 1916.

Au départ traditionnel, le tatouage glissera vers une pratique sulfureuse de mauvais garçons et de mauvaises filles en somme, jusqu'à se démocratiser très amplement.

Démocratisation du tatouage, jusqu'à l'infini 

Le monde du tatouage a bien changé depuis une vingtaine d'années, autant dans le milieu, que dans son dessein chez les clients. Des marins aux truands puis des bikers aux rockeurs, des punks aux skinheads, le tatouage n'est plus actuellement l'apanage des marges. L'aspect revendicatif et symbolique s'est dilué dans un aspect esthétique. On se tatoue pour affirmer son individualité, moins que son appartenance.

Le débat de midi
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Cette pratique ancestrale et au départ marginale a tant et si bien infusé la pop culturelle que le tatouage apparaît désormais sur un corps sur cinq dans l'Hexagone. En France, il y aurait désormais plus de femmes tatouées que d’hommes tatoués, 20 % contre 16 %, d’après un sondage Ifop pour La Croix publié en 2018.

Comment les femmes s’inscrivent dans cette histoire complexe du tatouage ? Ont-elles bénéficié de la démocratisation pour s’intégrer dans ce mouvement ? Quelles nouveautés apportent-elles à une pratique au départ très masculine ?

Entrée en piste des premières "bad girls" : on ne naît pas tatoueuse, on le devient

À la fin des années 1990, les quelques tatoueuses installées à Paris font figure de pionnières, comme Dodie, Laura Satana, Léa Nahon ou Sunny Buick, qui ont évolué dans un monde au codes virilistes. À ses débuts, Dodie faisait des dessins qu’elle donnait à des tatoueurs hommes. Interviewée pour le livre Tatoueuses, de Naomi Clément, elle explique son état d'esprit à l'époque : On est tellement conditionnées par ce sexisme ambiant qu’on se dit qu’on va rester tranquillement à notre place – sans même qu’on nous l’ait demandé." Ce n'est bien sûr pas ce qu'elle a fait, elle s'est lancée.

Dodie, par Hélène Tchen, pour le livre Tatoueuses, de Naomi Clément. (© Leduc éditions)
Dodie, par Hélène Tchen, pour le livre Tatoueuses, de Naomi Clément. (© Leduc éditions)

Laura Satana, artiste tatoueuse, qui a ouvert son salon dans les années 2000, Exxxotic Tattoos à Paris, m'explique comment elle a débuté : "J'étais fan de bande dessinée, de tatouage. J'avais envie de faire ça. J'ai eu l'opportunité et je l'ai saisie tout simplement. Et je me suis rendu compte qu'en effet, il y avait très peu de femmes. C'était pas gagné d'avance de se faire une place parmi tous ces messieurs." Elle ajoute : "Il ne fallait pas trop l'ouvrir là-dessus. C'était du féminisme silencieux à mon époque. Il fallait que les actes parlent, mais pas les paroles. Parce que sinon, les étiquettes vous détruisaient tout de suite."

Sunny Buick, tatoueuse et peintre franco-américaine, me confie qu'il y a 15 ans de cela, il fallait adapter son comportement en tant que femme pour bien s'intégrer dans certains cercles de tatoueurs : "J'ai remarqué qu'il y avait certaines tatoueuses qui se comportaient vraiment comme des garçons. Pas dans l'apparence mais elles faisaient la fête avec eux, elles parlaient comme des marins, pour qu'ils se sentent à l'aise. Moi je trouve que ça met une pression de se comporter d'une certaine façon qui n'est peut-être pas naturelle."

À cette époque, les femmes devaient avoir une forte personnalité, beaucoup de caractère pour s'imposer. Elles ont ouvert la voie à une nouvelle génération de femmes tatoueuses.

Les stéréotypes ont la peau dure

Des poncifs circulent cependant toujours sur les femmes tatoueuses, qui auraient un style plus "girly", qui ne s'intéresseraient qu'à certaines thématiques, feraient des tatouages plus petits et mignons, et en prime seraient plus douces quand elles tatouent.

Laura Satana démonte pour nous, lors d'un entretien, ces clichés en parlant de son expérience : "Je connais autant de tatoueurs qui aiment faire des choses très fines et délicates, que de tatoueuses qui aiment faire des choses très dures. [...] Personnellement, j'aime bien faire des tatouages avec des thèmes assez durs, assez dark. On va souvent réserver ce genre de style aux hommes. Je connais plein de femmes qui aiment le même genre de choses que moi. C'est la liberté, le tatouage."

Laura Satana, par Hélène Tchen, pour le livre Tatoueuses, de Naomi Clément. (© Leduc éditions)
Laura Satana, par Hélène Tchen, pour le livre Tatoueuses, de Naomi Clément. (© Leduc éditions)

Le point de vue des femmes est tout de même à mettre en avant, tant le male gaze est partout dans les pratiques artistiques. Le tatouage est un art, qui, comme les autres, a été dominé par un point de vue masculin. Sunny Buick me le dit : "En tant que femmes, on est habituées à voir des films qui sont faits par et pour des hommes et on peut ajuster notre regard. Pour les hommes, ce n'est pas le cas. Rien dans la société ne les oblige à s'intéresser aux points de vue féminins. Pour le tatouage, c'est pareil, je pense qu'il existe des images plus féminines et elles peuvent être faites par un homme ou par une femme d'ailleurs."

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Ce qui caractérise sans doute le tatouage au féminin, c'est une certaine forme de liberté, comme nous l'explique Naomi Clément, autrice de Tatoueuses : "Le tatouage a été très codé, pendant des années, parce que, comme dans tous les arts, il y a une histoire, des pionniers, des courants. On voyait le old school, le japonisant, le réaliste, etc. Il y a 1 000 et une choses. Les nouvelles personnalités qui s'affirment sur cette scène de tatouage osent explorer et peuvent faire des croisements. Ces femmes apportent aussi quelque chose de nouveau parce qu'elles s'affranchissent des codes qui étaient en vigueur. Elle osent aller piocher dans leur imaginaire, dans leur vie de femme."

Le milieu change et la parole se libère aussi, notamment sur les pratiques abusives de certains tatoueurs.

MeToo tatouage, une libération de la parole salvatrice

En 2017, MeToo permettait une libération de la parole sur les agressions sexistes et sexuelles que subissent les femmes. Le mouvement, parti de l'industrie du cinéma aux États-Unis, est finalement arrivé jusque dans le milieu du tatouage en France en 2019. Ce secteur, bien que moins machiste qu'auparavant, a vu ses comportements sexistes montrés au grand jour, en premier lieu par le compte Instagram @payetontattooartist, créé par Vonette, une tatoueuse parisienne de 37 ans. Ce sont autant des femmes dans le milieu du travail que des clientes, qui témoignaient par milliers, de propos sexistes, de gestes déplacés, et même d'agressions.

Sunny Buick se dit étonnée que ça n'ait pas eu lieu avant : "C'est un métier parfait pour les prédateurs. Ils se sentent protégés, et les clientes ont peur de dire des choses car elles ne veulent pas un tatouage raté." Les femmes qui se font tatouer peuvent se sentir en situation de vulnérabilité.

La tatoueuse Charlotte Bronson, qui pratique le hand poke – technique ancienne qui consiste à tatouer à la main avec une aiguille et de l'encre – entre Paris et Bruxelles, comprend les clientes qui lui confient ne jamais vouloir se faire tatouer par un homme cisgenre, qu'elles aient vécu des agressions ou non : "Je le conçois tout à fait, et j'aimerais qu'à terme on définisse un code de déontologie précis qui condamne de fait des comportements violents."

En réponse au besoin de sécurité ressenti par beaucoup de femmes, des lieux se sont créés. Des salons se disent safe, comme celui que Charlee a créé à Bordeaux, Sibylles, qui se décrit comme féministe, bienveillant et inclusif, quand d'autres professionnels indiquent la mention "safe space" sur leur compte Instagram ou sur leur site. Il y a même un compte Instagram qui rassemble ces lieux safe, Safe Tatoo Artist.

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Pour Naomi Clément, autrice du livre Tatoueuses, les choses changent : "Au sein de la communauté du tatouage en France, il y a vraiment cette volonté de créer des lieux safe. Peu importe ton genre, ta couleur de peau ou ton sexe, tu es le ou la bienvenue. Je pense que ça bouge !"

Tatoueuses, de Naomi Clément. (© éditions Leduc)
Tatoueuses, de Naomi Clément. (© éditions Leduc)

De filles en aiguille, une nouvelle génération de tatoueuses et de tatouées

Les tatoueuses se sont faites plus nombreuses dans le tatouage au fil des décennies. La démocratisation et la féminisation sont allées de pair.

La tatoueuse Alexia Yumcha a commencé au début des années 2010 et elle a dû faire face à pas mal de réflexions sur son physique mais elle constate tout de même une évolution positive, qu'elle explique dans le livre Tatoueuses : “Les hommes ont fini par comprendre qu’on avait notre place dans le tatouage, qu’on était leurs égales.”

Alexia Yumcha, par Hélène Tchen, pour le livre Tatoueuses, de Naomi Clément. (© Leduc éditions)
Alexia Yumcha, par Hélène Tchen, pour le livre Tatoueuses, de Naomi Clément. (© Leduc éditions)

C'est aussi plus facile pour les femmes tatoueuses aujourd'hui car elles sont plus indépendantes, n'ont pas besoin de la validation de leur pairs masculins pour montrer leur travail par exemple, comme l'explique Naomi Clément : "Les femmes issues de la nouvelle génération ont plus de facilités à se lancer dans la mesure où aujourd'hui, avec un outil comme Instagram, c'est plus facile d'être visibles."

Cette féminisation apparaît dans la plupart des pratiques artistiques – comme la peinture contemporaine ou le rap – au départ assez masculines. Le tatouage a toujours été lié aux contre-culture, mais suivant les époques, elle ne sont pas stables, pas identiques. Selon Naomi Clément : "Le tatouage, c'est une culture qui est en train de tendre vers le mieux, parce que les origines du tatouage en France, c'était blanc, macho et raciste, donc ça change, et c'est tant mieux."

C'est actuellement un des rares métiers où les femmes gagnent autant que les hommes. En revanche, plus d'hommes que de femmes sont à la tête de salons. En dehors de la féminisation de la profession, les engagements envers les femmes s'affichent dans les créations.

Il peut certes y avoir une certaine perte de sens dans le fait de se faire tatouer, mais certaines personnes y mettent beaucoup de signification, de revendications, et notamment du côté des sphères féministes, en faisant de leur peau de véritables étendards de leurs convictions ou engagements, ou encore en marquant leur identité sur leur corps. La tatoueuse L'Andro Gynette, qui a développé tout une partie de son travail sur les questions d'identité et de genre, tatoue des mots ou des phrases en typographie, parfois en superpositions, parfois avec des ratures, comme "Le cœur bat (l'amour pas)" ou encore "Garçon manqué [raturé], fille réussie".

Léa Le Faucon, tatoueuse installée à Saint-Nazaire, se revendique de l’écoféminisme radical et crée des dessins de femmes-chimères, mélanges de corps féminins avec des araignées, des panthères, des papillons, etc. Ces œuvres qu'elle expose sur des personnes qui se reconnaissent dans ces représentations presque mythiques permettent de sortir des clichés, “au lieu de sacraliser le corps des femmes, je prône de nouvelles représentations de nos corps, dit-elle dans Tatoueuses.

Œuvre de Léa Le Faucon, photographie Hélène Tchen, pour le livre Tatoueuses, de Naomi Clément. (© éditions Leduc)
Œuvre de Léa Le Faucon, photographie Hélène Tchen, pour le livre Tatoueuses, de Naomi Clément. (© éditions Leduc)

Se réapproprier son corps, en commençant par la peau

Encore actuellement, les femmes subissent des diktats sur leur apparence, et bien sûr cela se retrouve dans le tatouage, avec Instagram, en catalyseur normatif. Pour Eva Edelstein, tatoueuse qui a monté son salon Désolée Papa : "Il y a des tatoueurs qui refusent la diversité des corps. C'est un gros problème en ce moment... Certains tatoueurs (dont des très connus) ne veulent que des meufs hypergaulées pour leur compte Instagram. Il y en a même qui te demandent tes mensurations et des photos de toi en pied avant d'accepter ou non de te tatouer... Et ça, ce sont des problèmes qui n'existaient pas avant Instagram. Et c'est très grave."

On comprend donc aisément les femmes, qui, dans un mouvement inverse, veulent se réapproprier leur corps par le tatouage, en faire ce qu'elles veulent, ne pas le laisser en prise avec les injonctions, notamment en faisant appel à des femmes tatoueuses. Blum, tatoueuse dont le style est inspiré du tatouage au henné, a une bonne partie du corps tatoué et voit le tatouage comme "une sorte d'armure afin de [la] protéger". Elle a le sentiment que le tatouage est une thérapie pour beaucoup de ses clientes, comme elle l'a dit à Naomi Clément : "les trois quarts d'entre elles m'expliquent qu'elles se tatouent dans le but d'embellir une partie de leur corps avec laquelle elles ne sont pas à l'aise."

Pour Charlotte Bronson, le tatouage permet une forme d'émancipation, comme elle me le dit : "Dans une société hétéronormative et patriarcale, le corps de la femme ne lui appartient que très peu, il est scruté, observé et jugé en permanence. On lui impose des normes de beauté, on lui demande d'enfanter, d'être joli et docile... Se tatouer offre la possibilité de sortir de ces codes, de se réapproprier son corps, parfois aussi d'apprendre à l'aimer ou l'aimer mieux." C'est l'aspect de son métier qui lui tient le plus à cœur. Elle dessine souvent des corps de femmes "imparfaits" aux yeux de la société, qu'elle voit comme "des petites icônes d'émancipation".

Laura Satana m'explique que le tatouage, c'est avant tout la liberté : "Chez les femmes comme chez les hommes, c'est un sentiment de liberté. J'aime dire que c'est le dernier bastion de la liberté personnelle. Le tatouage, c'est quelque chose qu'on fait normalement que pour soi. Contrairement à cette nouvelle vague du tatouage, où les gens se tatouent pour être comme les autres."

Entre réappropriation et émancipation, le tatouage semble avoir un but tout particulier pour certaines femmes. Depuis quelques années, il a une fonction supplémentaire, et presque révolutionnaire. En effet, des tatoueurs et tatoueuses proposent de réaliser des pièces sur des femmes, afin d’habiller ou de dissimuler des cicatrices, pour celles qui on subi une mastectomie par exemple après un cancer du sein. Il est possible de créer des tétons réalistes, mais aussi tout un tas de motifs.

Eva Edelstein explique dans le livre Tatoueuses que ce sont les projets qu'elle préfère : "Ces personnes viennent me voir pour avancer. En général, elles ont déjà avancé seules sur la question psychologique de leur traumatisme, et moi, je suis là pour les aider à avancer sur l'aspect physique de leur histoire. Mes tatouages ne couvrent pas leurs cicatrices : ils les habillent. Ils les aident à se sentir belles, à faire en sorte qu'elles acceptent et montrent leurs cicatrices."

Des initiatives importantes dans ce domaine voient le jour, comme la création en 2017 de l'association Sœurs d'Encre, qui permet d'offrir, durant l'événement Rose Tattoo qui a lieu pendant Octobre Rose (mois de sensibilisation au dépistage du cancer du sein) des tatouages artistiques et reconstructeurs à des femmes atteintes par le cancer du sein, par le biais de tatoueuses engagées et formées, en partenariat avec le milieu médical.

Photographe Nathalie Kaïd, tatoueuse Toni-Lou. (© Soeurs d'encre)
Photographe Nathalie Kaïd, tatoueuse Toni-Lou. (© Soeurs d'encre)

Ainsi, le tatouage a évolué au fil des siècles et même à grande vitesse durant les dernières décennies, en perdant un peu de son sens d'antan et de son professionnalisme, mais en gagnant en tout cas tout une diversité de pratiques et de clients et clientes, en y intégrant tous les genres et les ethnies, et en faisant un espace de liberté pour la créativité et l'engagement.

Alors voilà
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