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Les Russes en quête de cartes bancaires étrangères pour rester connectés au monde extérieur

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Plusieurs agences de voyage russes proposent d’ores et déjà des séjours de tourisme bancaire
Plusieurs agences de voyage russes proposent d’ores et déjà des séjours de tourisme bancaire
© AFP - AFP

Depuis la suspension des opérations de Visa et Mastercard en Russie, de nombreux professionnels sont confrontés à de sérieux problèmes qui mettent en péril leur activité. Seule solution pour eux : ouvrir des comptes à l’étranger avec toutes les difficultés que cela représente actuellement.

Si pour de nombreux Russes, l’effet le plus concret des sanctions internationales qui frappent le pays est la hausse des prix dans les magasins (16,7% sur un an en mars, du jamais vu depuis 2015), pour une partie de la -maigre- classe moyenne, un autre a été la décision de Visa et Mastercard de suspendre leurs opérations dans le pays. La conséquence de cette mesure est double : les cartes bancaires russes ne fonctionnent plus à l’étranger, et les cartes étrangères ne fonctionnent plus en Russie.

Pour en atténuer les effets, le gouvernement russe a beau mettre en avant son système de carte bancaire "MIR", développé après les sanctions de 2014, consécutives à l’annexion de la Crimée, le nombre limité de pays où ces cartes sont acceptées (essentiellement des pays de l’URSS) les rend peu pratiques pour tous ceux qui veulent continuer à effectuer des transactions internationales.

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"Nous avons vite compris que nous ne pouvions plus travailler en Russie"

Tatiana, une spécialiste en marketing digital, était à Erevan, en Arménie, quand la guerre a éclaté. "Je me suis retrouvée sans moyen de paiement d’un seul coup", raconte-t-elle, "et il a été très compliqué de pouvoir trouver du liquide, sans compter que j’ai perdu beaucoup d’argent dans les opérations de change". Aujourd’hui, cette trentenaire est de retour à Moscou. "Nous avons vite compris que nous ne pouvions plus travailler en Russie dans mon secteur, vu que les plateformes sur lesquelles nous travaillons (Facebook, Twitter…) sont bloquées. Il faut donc travailler avec l’étranger, mais je ne pouvais pas recevoir d’argent de mes clients internationaux. J’ai donc créé une entité juridique en Arménie, et j’ai ouvert un compte là-bas. Mais j’ai eu beaucoup de chance", souffle-t-elle.

Les banques arméniennes deviennent beaucoup plus regardantes à l’égard des citoyens russes qui souhaitent ouvrir des comptes chez elles. Certaines commencent à exiger des certificats de résidence, si l’on en croit de nombreux témoignages qui commencent à fleurir sur les boucles Telegram qui réunissent les candidats à cette forme d’exil bancaire. "J’ai des amis architectes qui sont dans une situation très difficile", poursuit Tatiana, "ils ne peuvent plus payer les abonnements pour les logiciels dont ils ont absolument besoin dans leur travail et pour lesquels il n’existe pas d’alternative en Russie." Pour l’instant, c’est elle qui paie à leur place.

« Je veux regarder des séries sur Netflix, pas sur des sites pirates »

De nombreux russes se sont retrouvés brutalement coupés de services numériques auxquels ils s’étaient habitués, comme Youlia : "J'ai un compte Google, YouTube, des services pour le travail et maintenant je ne peux pas continuer à les payer et il n'y a pas d'alternative à ces services en Russie. Je veux aussi regarder des séries sur Netflix, pas sur des sites pirates, et je ne peux pas payer pour cela maintenant", explique cette autre candidate au départ à l’étranger pour y récupérer un sésame bancaire.

Karolina, elle, a décidé qu’elle profiterait de ses prochaines vacances en Turquie pour y ouvrir un compte. Cette jeune manager de projets ne voit elle aussi que l’international comme solution pour échapper à la crise économique qui s’annonce. "J’ai bien compris que je ne pourrai pas subvenir à mes besoins uniquement avec des paiements en roubles, compte tenu de ce qui va se passer et du nombre de chômeurs que nous allons avoir", explique-t-elle. "Mes clients étrangers m’ont abandonné à cause des problèmes de paiement, mais j’en ai qui sont prêts à signer dès que j’aurai des coordonnées bancaires en Turquie", affirme la jeune femme qui a soigneusement étudié toutes les solutions possibles pour pouvoir facturer auprès de clients internationaux.

Des agences de voyages se spécialisent dans le tourisme bancaire

Pour ceux qui ne souhaitent pas, ou ne peuvent pas tout régler eux-mêmes, il y a la solution des voyages spécialisés. Plusieurs agences de voyage russes proposent d’ores et déjà des séjours de "tourisme bancaire" dans des pays voisins, principalement comme l’Arménie et l’Ouzbekistan. "Dans ces deux pays, la plupart des gens sont russophones, et c’est très important pour nos clients", explique Ivetta Berdian, directrice de la publicité de l’agence BSI à Moscou, qui commercialisait déjà, il y a quelques mois, des séjours-vaccination pour les russes en recherche de doses de Pfizer ou de Moderna introuvables dans leur pays.

"C’est la demande qui créé l’offre", justifie Ivetta Berdian, "nous travaillons avec de nombreuses entreprises, pour leurs voyages d’affaires, qui nous ont expliqué qu’elles avaient un besoin vital de moyens de paiement internationaux". Un séjour est facturé aux alentours de 600 euros, auquel on peut adjoindre un accompagnement bancaire. "Le service coûte 250 dollars et comprend l'accompagnement du client à la banque ainsi que les documents notariés pour l'émission la carte bancaire et l'ouverture du compte", détaille Mme Berdian. Une somme importante, même pour un Russe de la classe moyenne.

Ennemis en Russie, ennemis à l’étranger

Un sacrifice que beaucoup sont malgré tout prêts à faire, même s’ils en déplorent les raisons. "Je comprends la logique des sanctions internationales", explique Tatiana, "mais il faut bien voir que de ce point vue, elles touchent surtout des gens qui travaillent dans des métiers créatifs, qui sont souvent des opposants au régime. A la fois c’est pénible pour nous et à la fois je pense que les sanctions ne sont pas assez strictes comme sur le gaz par exemple, ce qui serait une véritable catastrophe pour nous. Mais je comprends. Je connais des gens qui sont opposés à la guerre et qui le vivent mal parce qu’ils sont des ennemis dans leur pays, et des ennemis à l’étranger parce qu’ils représentent leur pays."

Karolina, elle doute, de l’efficacité de genre de sanctions : "D’après ce que je comprends, de nombreux médias suggèrent qu’ils [les occidentaux] essaient de nous faire sortir de chez nous pour protester et que nous influencions le pouvoir de l’intérieur. Bien sûr que je n’ai jamais voulu me retrouver dans la situation actuelle. Mais actuellement je ne vois pas d’autre issue que d’essayer de me réinventer une vie avec les contraintes qui sont les nôtres."