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Liban : deux ans après l’explosion au port de Beyrouth, "l'ONGéisation de la société"

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L'explosion du port de Beyrouth a fait au moins 208 morts et 6 500 blessés
L'explosion du port de Beyrouth a fait au moins 208 morts et 6 500 blessés
© AFP - Hussam Shbaro / ANADOLU AGENCY

Il y a deux ans, le 4 août 2020, une double explosion a secoué le port de Beyrouth au Liban, faisant au moins 218 morts et plus de 6500 blessés. Des milliers de bâtiments ont été détruits.

Il n’y a pas un jour sans que Patricia Khoder, porte-parole de l’ONG Care International et habitante de Beyrouth, ne pense ou ne parle avec ses amis de l’explosion.C’est une ville qui nous a explosé à la figure, donc depuis oui, on vit avec. Elle fait partie de notre quotidien”, raconte-t-elle tristement. Depuis mi-juillet, elle écrit quotidiennement un journal dans lequel elle raconte la vie à Beyrouth deux ans après l’explosion. “J’ai grandi avec les silos du port. Construits en 1971, ils ont un an exactement de plus que moi. Petite, de notre balcon tous les matins en attendant le bus de l’école, je regardais les bateaux arriver au port de Beyrouth. Tous les jours je passais devant les silos. L’élégant building, de béton armé blanc, était toujours là, rassurant. Aujourd’hui et depuis l’explosion, je suis incapable de conduire ma voiture devant les silos détruits. Je change mon chemin, je prends une autre route. Je veux juste ne pas voir cette plaie béante dans la ville.

Deux jours avant l'anniversaire des deux ans de l'explosion du port, les emblématiques silos à grains se sont effondrés
Deux jours avant l'anniversaire des deux ans de l'explosion du port, les emblématiques silos à grains se sont effondrés
© AFP - PATRICK BAZ

La reconstruction piétine

La reconstruction est loin d’être terminée. Depuis deux ans, ce sont surtout les ONG qui se mobilisent pour faire avancer les travaux. L’association Offre Joie par exemple, prévoit de terminer son grand chantier fin septembre. “Nous avons choisi de nous concentrer sur le quartier de Karantina, tout près du port, parce que c’était l’un des plus touchés et où la population est la plus affaiblie”, explique Nady Nassar d’Offre Joie. “Au total, au moins 2 400 personnes se sont jointes à nous. Depuis l’explosion, le secteur humanitaire est devenu très actif. Il l’était déjà avant, mais là, il faut se rendre à l’évidence : l'État est inactif, n’intervient à aucun moment, alors l’humanitaire s’est encore plus développé. Cependant, c’est un secteur qui reste limité par la situation et les financements.” La Banque mondiale a chiffré le montant des dégâts à près de quatre milliards d’euros.

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Le Beirut Urban Lab estime qu’il reste 40% des bâtiments à reconstruire. Le laboratoire réfléchit aux mouvements d’urbanisation et au redéploiement des quartiers de Beyrouth. L’important est de travailler avec les habitants, explique Mona Fawaz, directrice de recherche dans cet organisme : “La reconstruction n’est pas seulement la réparation des maisons. Les catastrophes exacerbent les inégalités, et une bonne reconstruction post-catastrophe doit en tenir compte. Mais il faut aussi rassembler les gens et écrire une histoire ensemble, pour que les résidents puissent vraiment retourner dans un quartier où ils se sentent bien". De nombreux habitants ont d’ailleurs entrepris eux-mêmes les travaux de reconstruction : “Les gens ont beaucoup de mérite. Beaucoup se sont investis dans la réparation de leur maison, du mieux qu’ils pouvaient”, raconte Mona Fawaz.

D’après la directrice de recherche, de plus en plus de personnes sont revenues vivre dans leur quartier. “Nous avons constaté que l’accent était mis sur la réédification des bâtiments patrimoniaux et sur l’identification de ceux qui avaient un caractère important pour le quartier. Donc il y a eu beaucoup de temps consacré à la discussion, à penser la ville de manière plus résiliente pour pouvoir sortir de la crise. Parce que Beyrouth n’est pas seulement victime d’une explosion. Il y a aussi l’effondrement financier, la crise politique, une énorme crise économique : plus de 40% de la population est au chômage, la livre libanaise a perdu 90% de sa valeur. Donc nous avons besoin d’une stratégie intégrée pour nous aider à nous rétablir, et c’est encore très lent.

Une équipe de secouristes à la recherche de survivant après l'explosion du port de Beyrouth en 2020
Une équipe de secouristes à la recherche de survivant après l'explosion du port de Beyrouth en 2020
© AFP - KARINE PIERRE / HANS LUCAS / HANS LUCAS

L’impasse politique continue

Cette explosion a été le coup de grâce, dans un pays déjà profondément affecté par les multiples crises. Selon la Banque mondiale, la crise financière libanaise est l’une des plus dramatiques au monde depuis 1850. En 2019, un mouvement de révolte de la population libanaise avait tenté d’obtenir des changements politiques, sans résultat.

La première des priorités reste cela : la formation d’un gouvernement chargé d’engager la mise en œuvre des réformes les plus urgentes au service de la population”, avait déclaré Emmanuel Macron l’année dernière, dans une conférence sur la situation humanitaire et politique libanaise, alors que cela faisait déjà plus d’un an que le Liban était sans gouvernement. En août 2022, la situation est toujours similaire : des élections ont eu lieu cette année, mais le premier ministre sortant Najib Mikati a été réélu et du fait des divergences entre les différentes forces politiques, aucun gouvernement n’a été formé pour le moment.

Ceci, malgré l’urgence économique et sociale du pays. L'enquête n'avance pas et la situation désespère les habitants : “Le plus triste, c’est que les Libanais ont le sentiment que les responsables de cette explosion, ou du moins ceux qui se sont montrés incapables de prendre les mesures nécessaires pour éviter qu'elle ne se produise, tous ces responsables politiques et administratifs continuent de bénéficier d’une impunité totale”, explique Karim Emile Bitar, professeur de Sciences politiques à l’université Saint-Joseph de Beyrouth. “Les Libanais sont désespérés de ne pas voir à l’horizon le moindre changement politique. Malgré l’élection de quelques députés réformateurs, le système tient bon.

Alors en attendant, ce sont les ONG qui portent à bout de bras une partie du Liban, pour la reconstruction, mais également pour la vie quotidienne. Karim Emile Bitar parle d’un “phénomène d’ONGéisation de la société”. Ce qui n’est malheureusement pas suffisant pour redresser le pays : “Il faut au Liban des institutions solides, capables d’offrir des filets de sécurité sociale et de protection aux Libanais les plus vulnérables, dont le nombre augmente de jour en jour.” Sur le terrain, Nady Nassar, de l’association Offre Joie, le constate quotidiennement : “Il y a des problèmes de malnutrition graves, qui sont observés pour la première fois à cette échelle. La situation du pays ne s’améliore pas et personnellement, je ne la vois pas s’améliorer dans les mois qui viennent. Ça dépend principalement des hommes politiques, mais pour le moment, le peuple libanais est en train d’en payer le prix.” Selon les derniers chiffres de la Banque mondiale, le taux de pauvreté au Liban dépasse les 82%.