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Livre - Faut-il lire "Le Naufrage de Venise" d'Isabelle Autissier ? L'avis du Masque

Détail de la couverture du livre "Le naufrage de Venise" par Isabelle Autissier
Détail de la couverture du livre "Le naufrage de Venise" par Isabelle Autissier
- Stock

Un livre étonnant par ses qualités littéraires ou un ouvrage un peu trop didactique ? Les critiques littéraires ont lu le livre de la navigatrice, romancière et présidente du WWF. Ils disent ce qu'ils en ont pensé.

La présentation du livre par Jérôme Garcin

"Le naufrage de Venise" est un roman paru chez Stock d'Isabelle Autissier, la présidente de WWF France, le Fonds mondial pour la nature. Elle est aussi la navigatrice en solitaire, autrice de "L'amant de Patagonie" et d'"Oublier Clara". Dans ce roman de légère anticipation, elle imagine que Venise engloutie par une vague gigantesque. Cette fois, la Sérénissime n'a pas été protégée par ce système que je ne connaissais pas : le système Moïse, 78 écluses installées à grands frais, à l'entrée de la lagune. La ville est détruite, la basilique Saint-Marc, en ruines. Les victimes sont innombrables et personne n'a rien voulu voir venir, surtout chez les Guido. Lui est conseiller très cynique aux affaires économiques de la ville. Sa femme était, elle, convaincue que la ville était indestructible. Seule la fille écolo de 17 ans, une sorte de Isabelle Autissier jeune, luttait contre le passage des énormes paquebots de touristes.

Fréderic Beigeder : "Des qualités littéraires surprenantes"

Le journaliste au Figaro Magazine ne s'attendait pas à un tel livre. "J'ai été très surpris par la qualité des premières pages. Le cataclysme qui provoque l'inondation de Venise y est très bien décrit. Cela m'a fait penser au "Monde englouti" de Ballard, l'un des plus grands romans de science-fiction apocalyptique. C'est vraiment très bien fait. Je ne savais pas qu'Isabelle Autissier était romancière. Et donc j'étais très étonné par la description des ruines du palais des Doges effondré, du Pont des soupirs broyés… On y croit, car on a vu Notre-Dame à Paris s'effondrer. Donc on imagine que cela pourrait tout à fait arriver. Et avec la montée des eaux, une vague gigantesque pourrait survenir à Bordeaux. C'est une réalité dans les décennies à venir. Venise est vraiment menacée, de même que New York, Singapour et beaucoup de villes dans le monde.

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La construction du livre est un flashback où elle retrace ce qui a précédé la catastrophe. C'est dommage de placer le plus intéressant au début. Si j'avais été elle, j'aurais peut-être fait plutôt comme le film "Don't look up : déni cosmique" (par Adam McKay avec Leonardo DiCaprio) où la catastrophe annoncée arrive à la fin. On aurait terminé le livre sur le meilleur moment."

Elisabeth Philippe : "Une très bonne idée, mais desservie par des personnages féminins pas bien traités"

La critique à l'Obs, salue les bonnes choses présentes dans le livre, mais elle a quelques réserves.

À réécouter : Venise engloutie
54 min

"Je suis complètement d'accord avec Frédéric. Les premières pages sont souvent intéressantes. C'est une très bonne idée de prendre Venise comme exemple des catastrophes écologiques à venir. C'est une dystopie qui en est à peine une, parce qu'on sait que c'est ce qui menace cette ville dont tout le monde connaît les décors. Donc lorsqu'elle décrit le palais des doges éventré, le campanile effondré, cela devient vite très crédible. On visualise ce que la catastrophe peut donner. Malheureusement, tout ça est noyé par l'histoire de famille qui est absolument inintéressante. Guido, le père de famille, espèce de Rastignac de la lagune, on s'en fiche un peu.

Puis, il y a un problème de description des personnages féminins. La pauvre femme, a évidemment un visage de Madone. Elle est la femme trompée, abandonnée, qui passe son temps sur sa balancelle sur leur terrasse... C'est un peu un peu pathétique ce cliché. Et la fille de 17 ans qui se tape son prof de 50 ans, sans que cela ne pose de problème... C'est choquant, et agaçant de devoir encore lire ça en 2022.

C'est dommage. Si elle s'en était tenue à cette description très intéressante du système Moïse, ce barrage censé sauver Venise des eaux ! Cette protection mécanique traduit cette folie des hommes qui pensent aller contre la catastrophe climatique par la technologie. C'est très intéressant même si c'est peut-être un peu trop didactique."

Arnaud Viviant : "Du grand travail de romancière"

Le journaliste littéraire de Transfuge connaît la problématique vénitienne, et a été séduit.

"Je connaissais ce barrage Moïse parce que j'ai lu il y a un an un pamphlet écrit par un journaliste resté anonyme qui signe sous le pseudonyme Casanova "Le véridique rapport sur la destruction de Venise". C'est un petit livre de 90 pages où il raconte tout des prévarications autour du barrage Moïse, qui a conduit à la démission du maire de Venise, et du président de la région. Il raconte les 6 milliards d'euros engloutis. Il propose une thèse, évidemment pamphlétaire, de contruction d'un faux Venise pour les touristes, comme on l'a fait pour la grotte de Lascaux ! La véritable Venise resterait aux mains des milliardaires qui pourraient y faire des fêtes fastueuses comme ils le faisaient autrefois.

Le plus triste est que Venise est en train de disparaître et on le comprend parfaitement dans le livre d'Isabelle Autissier. Effectivement, ce livre est très didactique. Mais le passage où la jeune étudiante étudie toute la fondation de manière chimique de Venise avec son prof à travers un tableau de la Renaissance est passionnant… C'est du grand travail de romancière."

Olivia de Lamberterie : "Un livre qui pourrait faire bouger les choses"

La journaliste au magazine féminin Elle est sensible au propos écologique sous le récit.

"J'aime beaucoup la première partie, mais la deuxième, peut-être moins flamboyante, permet de comprendre comment la première est possible. On le voit à travers cet homme qui accélère la destruction de Venise. On comprend très bien pourquoi il le fait : il y a 40 000 emplois à la clé. Il n'est donc pas seulement un affreux Rastignac cynique. Sa femme, dont tous les ancêtres sont des Doges, pense que Venise est indestructible. Ils n'imaginent pas la fin de leur ville. Je pense que nos petits-enfants ne connaîtront pas Venise et la gastronomie.

La gamine de 17 ans est pas mal. Elle fait penser aux Enfants dans "Feu" de Maria Pouchet. Il y a toute une génération qui s'agite et qui n'est absolument pas écoutée. Et si ce livre avait la vertu de faire un tout petit peu bouger les choses… La littérature le fait en ce moment sur le consentement avec "La Familia grande" (Camille Kouchner), ou sur le traitement des personnes âgées dans les Ephad dans le livre "Les fossoyeurs" de Victor Castanet. Ce livre vaut la peine d'être lu. Isabelle Autissier est une romancière intéressante. L'un de ses précédents livres "Soudain, seuls" était absolument génial. C'était le récit de ce couple qui était dans une île déserte, ça finissait absolument très mal. Et en tant que navigatrice, j'ai beaucoup de respect pour Isabelle Autissier, la première femme à avoir fait le tour du monde en solitaire."

"Le naufrage de Venise" d'Isabelle Autissier est paru chez Stock

ECOUTER | Le Masque et la plume sur le livre d'Isabelle Autissier