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Louise Colet, l'amante de Flaubert, était surtout une républicaine féministe engagée

Par
Louise Colet
Louise Colet
- BnF

Les éditions "ardemment" publient ce mois-ci deux textes politiques de Louise Colet. La maitresse de Flaubert, souvent décrite comme une séductrice au mauvais caractère et une ambitieuse était en fait une observatrice avertie de la situation politique de la France, une républicaine et une féministe.

L'histoire a fait de Louise Colet un personnage haut en couleurs, amante de grands hommes de lettres, furieuse maîtresse de Flaubert, séductrice et passionnée. L'histoire aurait pu retenir ses écrits, précieux pour certains, car ses pairs, Victor Hugo en tête, n'ont eu de cesse de la reconnaître non comme une femme au caractère exécrable, devrait-on dire une emmerdeuse, mais comme une talentueuse écrivaine.

En 2014, deux de ses romans ont été réédités, Un drame dans la rue de Rivoli et Une Histoire de soldat , dans la collection Archipoche. En janvier 2021, la Bibliothèque nationale de France a réédité son roman Lui, paru en 1859. Désormais, les éditions ardemment publient deux essais politiques, son texte sur la Commune de Paris, La vérité sur l'anarchie des esprits, ainsi que ses échanges de courriers sur Edgar Quinet, l'esprit nouveau. "Mon intérêt, c'est de relire l'histoire à travers le regard des deux sexes, et pas seulement celui des hommes", explique Claire Tencin, qui dirige et préface cette réédition.

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Le travail littéraire de Louise Colet mérite d'être lu et apprécié à sa juste mesure, dans ses qualités et ses défauts. "N'est-ce pas la meilleure façon de lui rendre justice, plutôt que de se contenter de l'insérer dans un catalogue de femmes injustement oubliées", interroge Claire Tencin. "Cela vaut pour toutes les autrices, lisons-les et jugeons par nous-mêmes", renchérit-elle. Dans le cas de Colet, "on pourrait dire qu'elle met une part d'autofiction dans ses romans, ce qui est novateur à son époque, et que son regard politique est tout à fait intéressant". 

À 25 ans, prix de l'Académie française et déjà féministe

La jeune Louise Revoil, née à Aix-en-Provence où son père est directeur des Postes, s'installe à Paris avec son mari, le musicien Hyppolite Colet, à l'âge de 24 ans. Elle publie ses premiers poèmes, Fleurs de midi, et est immédiatement récompensée, l'année suivante, par un prix de l'Académie française, qui lui offre deux milles francs. 

Oh que tu savais bien que dans ce monde infâme                          
Le céleste rayon qui ceint un front de femme                          
Hélas ! n'attire pas le respect et l'honneur                          
Et que pour nous la gloire est le deuil du bonheur

écrit-elle dans les Fleurs de midi. Elle a très vite conscience que la condition des femmes de son époque n'est pas à envier et toute sa vie elle sera habitée par ce sujet. Selon ses propres termes, "c'est l'honneur" qui la pousse "dans l'arène", et qui lui donne la force de braver les insultes. Tout au long de sa vie, dans ses écrits elle déplorera "que l'homme a toujours gardé sur nous le droit d'outrage". 

Elle devient donc une femme de lettres reconnue, tient salon et réunit les belles plumes de son époque, comme Victor Hugo, Alfred de Musset, Alfred de Vigny, ou Charles Baudelaire. Elle côtoie artistes et politiciens. Elle vit librement ses passions, on la dit "fière d'elle-même", bref, Louise Colet, sait ce qu'elle veut, et n'a pas moins de caractère que les messieurs qui l'entourent dans les salons où elle les réunit. En 1840, elle donne un coup de couteau de cuisine (sans gravité) dans le dos du journaliste qui a publié que le bébé qu'elle attend (sa future fille Henriette) était l'enfant de son amant Victor Cousin. Là où les hommes témoins de l'époque l'ont dite "exécrable", peut-être faudrait-il dire "revendicative". "On lui reprochait de ne pas être douce, elle possède des traits de caractères que les commentateurs de l'époque ne supportaient chez une femme", explique Claire Tencin.

A 36 ans, la rencontre avec Flaubert

Nous voilà en 1846, Louise est une autrice primée, reconnue, pour ses œuvres comme Penserosa, La Jeunesse de Goethe, Les Funérailles de Napoléon, Les Cœurs brisés ou Le Monument de Molière. Elle a trente-six ans quand elle rencontre le jeune écrivain Gustave Flaubert, qui n'en a que vingt-cinq. Commence une liaison fervente et compliquée. Amants passionnés de 1846 à 1848, ils seront ensuite distants avant de voyager ensemble entre 49 et 51. Empressement et insistance, colères, dépit, éloignement, l'histoire Colet-Flaubert se déroule en cent épisodes, surtout épistolaires, d'un feuilleton dont il manque désormais les lettres que Colet écrivit à Flaubert, car celui-ci les a brûlées. Dommage. 

Mais il reste ces écrits à lui, Flaubert, le grand écrivain, qui s'adresse à son amante en ces termes, en l'incitant par exemple à l'androgynie : "Ta seconde faiblesse c’est le vague, la tendromanie féminine. Il ne faut pas quand on est arrivé à ton degré que le linge sente le lait… Rentre, resserre, comprime les seins de ton cœur, qu’on y voie des muscles et non une glande".

Comme toujours, "on reproche aux femmes de raisonner avec leurs sentiments, et non froidement comme Flaubert l'a fait pour écrire Madame Bovary" dit Claire Tencin. Elle, amoureuse éconduite en 1855, le tenait pour un "lâche, couard et canaille", comme elle l'a écrit sur le dernier billet qu'il lui fit adresser. 

Louise, séparée de son mari musicien, se consacre entièrement à l'écriture pour gagner sa vie, et assurer l'éducation de sa fille. Surtout, elle s'affirme comme une féministe particulièrement convaincue. Elle consacre plusieurs livres à des biographies ou des destins de femmes. 

En 1847, n'écrit-elle pas dans son livre sur Emilie du Chatelet, 

Il y a presque toujours dans la vie des grands hommes une attrayante figure de femme dont les biographes attachés à la principale figure dédaignent de s’occuper, ou qu’ils ne nous rendent qu’imparfaitement. N’est-ce pas aux femmes qui tiennent une plume à revendiquer ces touchantes et nobles mémoires trop souvent méconnues de la postérité ?

C'est Emilie dans l'ombre de Voltaire, et Louise dans celle de Flaubert. 

Et au-delà des idées, elle se veut combattive. "Si jamais la lutte devient grandiose et sanglante je veux m’y mêler, je veux réunir toutes les femmes, toutes les mères, toutes ces sœurs en douleur et en misère, et leur faire comprendre ce qu’il faut dire, ce qu’il faut faire, ce qu’il faut exiger ! Pour qu’elles ne soient pas éternellement des machines à plaisir et à reproduction de l’espèce !" comme elle l'écrit à l'un de ses amis en 1850.

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Un engagement républicain et le souci des plus faibles

Poétesse et romancière, ouvrant la voie sans le savoir à ce qu'on appellerait aujourd'hui l'autofiction, Louise Colet est aussi une observatrice affutée de son époque et ses mouvements politiques. Les dernières années de sa vie - Louise Colet est morte en 1876 - la situation politique, et particulièrement la Commune de Paris, préoccupe fortement l'écrivaine.

Elle écrit donc La Vérité sur l’anarchie des esprits. Elle décrit ce qu'elle y a vécu, elle-même blessée, et surtout dénonce l'hypocrisie bourgeoise, la monarchie et l'influence du clergé.  Elle se compte parmi les partisans des insurgés. "Il y eut des femmes tout aussi innocentes qui sur l’air sinistre que je devais avoir moi-même, ou sur un mot de délation, furent ce jour-là fusillées" écrit-elle. Elle n'est plus toute jeune, 60 ans, mais elle est encore combattive. 

Déplorant le drame de la Commune, et ses 15.000 morts, si l'on en croit le dernier décompte de l'historienne Michèle Audin, elle analyse ainsi l'état de la société depuis la Révolution française. "_Le grand souffle philosophique d'où naquit la Révolution française, avait relevé les esprits et retrempé les caractères. La France eut alors une génération superbe qui la rendit victorieuse dans le monde entier, autant par ses idées que par ses armes. Mais cette forte génération fut aussitôt oubliée et lâchement reniée".  _Pour elle la bourgeoisie a tué la révolution de 1789 et celle de 1848. 

La Vérité sur l’anarchie des esprits témoigne de son engagement républicain, de ses critiques vis-à-vis de Napoléon III ou d'Adolphe Thiers, et de son souci pour la condition du peuple. "Ce souci des plus faibles, c'est en cela que les femmes comme Colet me semblent contemporaines, et c'est pour cela qu'il faut lire leurs textes en tant que tels" estime Claire Tencin. 

"On pourrait enseigner la Commune par le biais du texte de Louise Colet, ou d'autres femmes" explique l'éditrice. 

Après la Commune, Colet voyage et va donner ses premières conférences publiques à Marseille en 1871, et se réjouit de voir des milliers de femmes dans l'assistance, ouvrières, bouquetières, des femmes du peuple, qu'elle désigne comme des "sœurs". "Ces lignes montrent toute l'ampleur de son engagement politique, son anticléricalisme, elle raconte même comment elle a été annoncée comme morte par des membres du Clergé, avec drôlerie même". 

"Avec ce texte, on voit bien que Colet n'est pas une sentimentaliste, comme le dénonçait Flaubert, et qu'elle était parfaitement capable d'analyser la situation politique de l'époque", ajoute Claire Tencin. Il ne reste plus qu'à lire, vraiment, pour se faire une idée.