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Manifestations du 20 octobre au Tchad : "1000 personnes déportées" vers un "Guantanamo tchadien", selon l'OMCT

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Le 20 octobre dernier, une manifestation a reçu une répression sanglante au Tchad.
Le 20 octobre dernier, une manifestation a reçu une répression sanglante au Tchad.
© AFP - AFP

Deux semaines après la répression sanglante des manifestations au Tchad, Isidore Collins Ngueuleu Djeuga, conseiller principal en droits humains pour l’Afrique à l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), alerte sur la détention de "près de 1000 personnes dans une prison de haute sécurité".

Le 20 octobre dernier au Tchad, des manifestations ont été violemment réprimées par les forces de l'ordre après que le président autoproclamé Mahamat Idriss Déby a décidé de prolonger de deux ans la période de transition politique. L'archevêque de N'Djamena a dénoncé, jeudi, un "acharnement sur une manifestation pacifique" et une "violence meurtrière sur les manifestants à mains nues".

Si le bilan officiel fait état d'une d'une cinquantaine de morts et plus de 300 blessés, un expert du Comité des Nations unies contre la Torture à Genève évalue livré jeudi d'autres estimations, lors d'une réunion consacrée à ces événements qu'on appelle désormais " Jeudi noir" dans le pays toujours soumis à un couvre-feu. Il évoque ainsi entre 50 et 150 personnes tuées, de 150 à 184 disparues, 1369 arrêtées et de 600 à 1100 déportées dans une prison de haute sécurité. Des ONG s'attèlent toujours à établir un véritable bilan et enquêtent sur ces "déportations" dans le nord du Tchad. Entretien avec Isidore Collins Ngueuleu Djeuga, conseiller principal en droits humains pour l’Afrique à l’Organisation mondiale contre la torture.

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FRANCE INTER : Les autorités tchadiennes ont donné le bilan d’une cinquantaine de morts et de 300 blessés. Ce chiffre vous parait-il fiable ?

ISIDORE NGUEULEU : "Nous savons très bien qu’il y a plus que 50 morts, qu'il y a des corps qui sont retenus par les autorités dans les hôpitaux et que les familles ne peuvent pas encore procéder aux inhumations. Des organisations ou membres de notre réseau dans le pays ont visité les morgues, ont parlé avec des médecins dans les hôpitaux et avec des familles. Ce travail a permis de consolider le chiffre de 80 morts, mais ce n’est pas un chiffre définitif. Les blessés se comptent par centaines. Nous avons également constaté des actes de torture, notamment à l'encontre des journalistes enlevés chez eux, amenés dans des endroits inconnus et torturés. Nous avons eu des allégations et des témoignages à ce sujet.

À-t-on une idée précise des arrestations qui ont été opérées à la suite de la journée du 20 octobre ?

"Il est surprenant que deux semaines après ces évènements, l'État tchadien ne soit toujours pas capable de dire exactement combien de personnes ont été arrêtées. On n'arrive pas à faire une différence claire entre les personnes arrêtées et celles qui sont disparues.

Quand nous croisons tous les chiffres que nous recevons, on a une estimation de près de 1000 personnes déportées vers la prison de haute sécurité de Koro Toro et 1000 autres personnes arrêtées dans les différentes villes. J'ai en ma possession des lettres de nombreuses familles qui nous disent les circonstances dans lesquelles les membres de leur famille ont été arrêtés à leur domicile, pour la plupart dans les jours qui ont suivi la marche du 20 octobre. Parfois quatre, cinq, huit personnes de la même famille ont été conduites dans un commissariat et on n'a aucune nouvelle d’elles.

Nous sommes à deux semaines de tous ces événements et des familles n'ont jamais reçu de notification d'arrestation de leurs enfants ou des membres de leurs familles. Des personnes ont été transférées dans une prison de haute sécurité située à 1000 kilomètres du lieu où elles ont été arrêtées sans aucune information données aux familles, et sans l’assistance d’un avocat. Et ça, c'est une violation assez flagrante des droits de l'Homme."

Vous parlez de la prison de haute sécurité de Koro Toro. Que savez-vous sur cette prison ?

"Il faut savoir que c'est une prison qui fait très peur aux Tchadiens : elle est située en plein désert, elle ne respecte pas les standards internationaux, notamment en termes d'accès à l'alimentation, à la santé. Elle n'est pas d'accès facile aux organisations de la société civile. C'est un lieu qui, selon les termes de nos collègues du Tchad, représente le Guantanamo tchadien. On ne sait absolument rien de ce que vivent les gens qui y sont transférés si ce n’est qu’il y a des procès expéditifs et pas du tout équitables."

Le monde d'après
3 min

Vous craignez une dégradation de la situation dans le pays. Pourquoi ?

"En mai 2021, lorsque le Comité militaire de transition se mettait en place, il y a eu des manifestations, et les autorités ont eu déjà recours aux armes létales. Emmanuel Macron l’avait déjà condamné mais ça n'a pas empêché le président de la transition de venir en France en tenue civile, de participer à des rencontres… Ça a tenu pendant 18 mois. Et on a à nouveau recours à la violence avec un niveau beaucoup plus élevé cette fois.

Nous, les défenseurs des droits de l’homme, comprenons que le Tchad soit un enjeu important pour la France et pour d'autres États, pour la stabilité de la sous-région. Mais ce qu’on ne comprend pas, c'est que personne ne fasse plus, qu’il n’y ait pas de mission envoyée dans le pays pour rencontrer les autorités, leur envoyer des signaux clairs, visiter les prisons et qu'on ait un regard indépendant sur tout cela. Toutes les allégations que la société civile transmet au niveau international sont balayées d'un revers de la main par les autorités tchadiennes. Cela s'arrête là. Il n'y a pas un arbitre qui vient pour constater. Il faut que les Nations unies déploient une mission d'enquête ou d'information dans le pays. S'il n'y a pas de réponse à nos demandes, alors tous ceux qui ont choisi la voie de la contestation pacifique vont rejoindre les groupes armés. Et ça, ça nous fait peur."