"Marcelle n'était plus là" : à Tours, un accusé de 88 ans jugé pour avoir tué son épouse malade

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"Marcelle n'était plus là" : à Tours, un accusé de 88 ans jugé pour avoir tué son épouse malade

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Le procès de l'octogénaire se tient jusqu'à mercredi devant les assises d'Indre-et-Loire, à Tours
Le procès de l'octogénaire se tient jusqu'à mercredi devant les assises d'Indre-et-Loire, à Tours
© Radio France - Ariane Griessel

Un homme de 88 ans comparaît jusqu'à mercredi devant les assises d'Indre-et-Loire pour avoir tué son épouse de 84 ans, en mai 2020, après que son état physique et mental s'est brutalement dégradé. Aucun proche de la victime ne s'est porté partie civile, voyant dans cet acte "un geste d'amour".

Le 13 mai 1957, Marcelle épouse Pierre, qu'elle a rencontré sur le chemin du travail. Ils sont jeunes, ils sont beaux. Et surtout, ils seront heureux pendant 63 ans. Jusqu'à ce que Pierre tue Marcelle, le 24 mai 2020. "Un geste d'amour", selon les proches du couple, y compris les sœurs de la victime. "Le dossier de la détresse des aidants", pour la défense.

Marcelle O. a vu son état se dégrader brutalement en février, elle ne reconnaît plus son époux, l'appelle "monsieur". "13 mai 1957, début du bonheur. 13 mai 2020, début du malheur", a noté Pierre O. dans un écrit retrouvé au domicile du couple. Puis : "Ensemble, toujours". Aujourd'hui, Pierre O. est seul, dans le box des accusés, moustache et rares cheveux blancs, mince, grand. Malgré ses 88 ans, il est alerte, parle distinctement.

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Période de Covid

Son procès, qui s'est ouvert ce lundi 23 janvier devant les assises d'Indre-et-Loire, à Tours, est qualifié par de nombreux observateurs d'"atypique", à supposer qu'il y ait un type de procès. D'abord en raison de l'âge de l'accusé, en détention provisoire depuis deux ans de crainte qu'il se suicide. Et, surtout, parce que, face au box, la place est vide : personne ne s'est porté partie civile dans ce dossier. C'est même l'une des quatre sœurs de la victime qui a sollicité un avocat pour assurer la défense de son beau-frère.

Lorsque Marcelle O. commence à montrer des signes de faiblesse, son époux l'emmène plusieurs fois à l'hôpital, dont une en pleine nuit, malgré les 20 km qui le séparent de Blois. A 86 ans. Mais nous sommes au début de l'épidémie de Covid, les services hospitaliers sont débordés, le couple est renvoyé chez lui à plusieurs reprises. Lorsque le personnel soignant finit par proposer un placement en établissement médicalisé, le 20 mai 2020, après dix jours d'hospitalisation Pierre O. refuse, espérant que son épouse retrouve ses repères au domicile commun. Une alternative est trouvée : retour à la maison avec aides à domicile. Quatre jours plus tard, Pierre O. appelle sa belle-sœur : "Annie, appelle les gendarmes, j'ai assassiné ta sœur."

"Couple fusionnel"

"Ce qui était prévu, c'est que je parte avec elle. Ce que je voulais faire et ce que j'ai fait, ce sont deux choses différentes", explique l'accusé au début de l'audience. Le jour du meurtre, il tente d'abord de s'asphyxier au monoxyde de carbone avec Marcelle à l'aide d'un réchaud, puis ouvre des bouteilles de gaz dans la chambre (non sans avoir pris soin de mettre un mot sur la porte pour prévenir les premiers intervenants du danger).

Mais le couple se réveille. Pierre O. va chercher une carabine, dit avoir essayé de tirer, sans succès, avant d'asséner des coups avec la crosse à son épouse. L'arme est retrouvée cassée en six morceaux. "On sent qu'il y a eu plusieurs étapes, un déroulé, que l'arme a été utilisée en dernier ressort", détaille le responsable d'enquête à l'audience. A la barre, un expert décrit des coups "énergiques". Un autre estime que la victime n'aurait pu être sauvée, même avec un appel rapide aux secours.

Pour l'entourage du couple, l'ultime et fatal geste d'un homme "épuisé", "désemparé". Entourage pas très fourni, au demeurant : Marcelle et Pierre O. sont décrits comme "fusionnels". Chacun étant le pilier de l'autre, peut-être n'ont-ils pas appris à demander de l'aide : pas d'enfants, une vie à se suffire. Et à danser. La passion les unit au point qu'ils ont installé une salle dédiée dans leur cave. Les photos du couple sont projetées dans la grande salle des assises : un couple en noir et blanc, puis en couleur, tantôt en vacances, souvent sur une piste de danse. Depuis son box, Pierre O. regarde défiler ses 63 ans d'union, visiblement ému.

"Sortir la carabine"

A la barre, cinq témoins viennent décrire leur vision du couple : sœur, amis, voisins, aucun ne remet en cause la version du "geste d'amour". Tous décrivent une femme et un homme dévoués l'un à l'autre. "C'est un homme charmant, il voulait de l'aide, c'est tout", confie la petite sœur de Marcelle O., qui est née quand tous les deux se sont rencontrés et a toujours connu Pierre. "Ils avaient des petits rituels. Par exemple, ma sœur préparait le petit déjeuner, ils le prenaient, il allait se raser, et après ils se faisaient un bisou".

"Y avait-il eu des antécédents de violence ?", veut savoir la présidente. "Le couple était totalement inconnu de nos services", répond un gendarme, qui se souvient d'un monsieur "totalement abattu" au moment de son interpellation. "Etre aidant, tant qu'on ne l'a pas vécu, on ne peut pas imaginer l'ampleur de la détresse que ça créer", souligne une connaissance du couple, professionnelle de santé. Un autre regrette de ne pas avoir bravé le confinement pour venir en l'aide à l'accusé.

À plusieurs reprises, lors de son passage aux urgences avec son épouse, les médecins notent que Pierre O. est épuisé, jusqu'au jour où il parle de "sortir la carabine", ce qui pousse à hospitaliser Marcelle. Mais pas question pour son mari de la laisser "se trimballer en fauteuil roulant dans un Ehpad, c'était pas elle". Alors, il la ramène à la maison, organise une aide à domicile, la livraison des repas. Des témoins disent avoir entendu l'accusé évoquer le coût d'un placement en établissement médicalisé, "une ruine". Pourtant, le couple a les moyens, selon les enquêteurs : un compte "approvisionné", un coffre-fort garni. Les mots "d'un homme épuisé", selon une amie : "Il l'aurait fait, il aurait tout fait pour sa femme.

Mais, malgré les espoirs de Pierre O., après le retour à la maison "Marcelle n'est plus là" : "Elle demandait où s'asseoir au moment du repas, ça fait plus de trente ans qu'on s'assied à la même place !". "J'ai compris que la belle vie qu'on avait eue, c'était terminé. Parce qu'on a eu une belle vie". Quand il se réveille après sa tentative de suicide, Pierre O. dit "ne plus se souvenir" : "Je suis revenu à moi quand un gendarme me disait de m'assoir sur le banc". A la fin de la première journée d'audience, la voix étranglée, Pierre conclut : "Eh voilà, une belle vie qui se termine comme ça. Si j'avais réussi, on serait partis tranquillement. Tout ce tracas, tout ce monde mobilisé… ça me ramènera pas ma Marcelle".