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Massacre du 17 octobre 1961 : que révèlent les archives publiées par Mediapart ?

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Des Algériens arrêtés en région parisienne lors de la manifestation du 17 octobre 1961, qui a tourné au massacre.
Des Algériens arrêtés en région parisienne lors de la manifestation du 17 octobre 1961, qui a tourné au massacre.
© AFP - FERNAND PARIZOT

Deux notes du conseiller du général de Gaulle pour les affaires algériennes révèlent que le président de la République a su très vite que des dizaines d'Algériens avaient été tués lors de la manifestation. Aucune sanction n'a pourtant été prise contre le préfet Papon et les ministres impliqués.

Grâce à un arrêté gouvernemental de décembre 2021, le média d'investigation en ligne Mediapart a eu accès à de nouvelles archives déclassifiées datant de l'automne 1961. Celles-ci révèlent que le Général de Gaulle a été mis au courant très rapidement du massacre de plusieurs dizaines d'Algériens par la police française à Paris le soir du 17 octobre 1961. Il indiquait à l'époque qu'il souhaitait que "les coupables soient poursuivis", ce qui n'a jamais été fait. Il a également maintenu en poste le préfet Papon et les ministres de l'Intérieur et de la Justice.

"Il y aurait 54 morts"

Le 17 octobre 1961, quelque 30.000 Algériens ont manifesté pacifiquement à Paris à l'appel du FLN à Paris contre le couvre-feu qui leur était imposé ; rassemblement très sévèrement réprimé par la police française, qui a tourné au massacre. Aujourd'hui encore, le nombre de victimes n'est pas établi, allant de quelques dizaines à plus de 200 selon certains historiens. L'un d'entre eux, interrogé par Mediapart indique que "depuis le 18 octobre 1961, la préfecture de police maintient qu'il y a eu deux morts 'français musulmans d’Algérie' et un mort français".

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Or dans une premier note révélée par le média d'investigation, le conseiller du Général de Gaulle Bernard Tricot écrit, onze jours seulement après les faits, qu'"il y aurait 54 morts". " Les uns auraient été noyés, les autres étranglés, d'autres encore abattus par balles. Les instructions judiciaires ont été ouvertes. Il est malheureusement probable que ces enquêtes pourront aboutir à mettre en cause certains fonctionnaires de police ", explique le haut fonctionnaire au président de la République.

"L’extrême danger" du processus policier

Dans une seconde note datée du 6 novembre 1961, le même M. Tricot expose à Charles de Gaulle une "question d'ordre gouvernemental" : "savoir si on se bornera à laisser les affaires suivre leur cours, auquel cas il est probable qu'elles s'enliseront" ou si les ministres de la Justice et de l'Intérieur de l'époque "doivent faire savoir aux magistrats et officiers de la police judiciaire compétente que le gouvernement tient à ce que la lumière soit faite".

"Il importe beaucoup , semble-t-il, que le gouvernement prenne dans cette affaire une position qui, tout en cherchant à éviter le plus possible le scandale, montre à tous les intéressés que certaines choses ne doivent pas être faites et qu'on ne les laisse pas faire", poursuit Bernard Tricot. Sans décision de poursuites, il signale le risque de "laisser se développer dans la police un processus dont l’extrême danger s’est révélé au cours des dernières années dans d’autres formations."

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"Il faut poursuivre les coupables"

Cette seconde note est amendée au stylo bleu sur la partie gauche par le général de Gaulle lui-même, qui écrit : "Il faut faire la lumière et poursuivre les coupables " et "il faut que le ministre de l'Intérieur prenne vis-à-vis de la police une attitude d'autorité', qu'il ne prend pas".

Aucune procédure à l'encontre de policiers n'a pourtant jamais été lancée. Les ministres de l'Intérieur Roger Frey et de la Justice Bernard Chenot ont été confirmés dans leurs fonctions, de même que Maurice Papon, qui a toujours nié quelque violence policière. En mars 1962, six mois seulement après les faits, une loi d’amnistie concernant tous les crimes et délits "en relation avec les événements d’Algérie" a été promulguée.

Le rapport du préfet Papon qui minimise les faits

Dans une dernière partie, Mediapart s'attarde sur un rapport de décembre 1961, rédigé par le préfet de police de l'époque Maurice Papon et transmis au secrétariat général de l'Élysée. Celui-ci a nié jusqu'à sa mort les violences policières de ce soir-là. Dans le rapport, il s'attelle à décrédibiliser la parole des victimes qui ont porté plainte, les qualifiant de "convaincus de mensonges" par le FLN, qui aurait fait du "racolage" pour réunir tous ces signalements à la justice.

Sur les actes de violence commis par la police, il écrit que leur "importance a été démesurément grossie", contredisant déjà à l'époque l' "étendue" des faits connus au sommet de l'État, toujours selon Mediapart. En 1998, Maurice Papon a été condamné pour complicité de crimes contre l'humanité pour son rôle dans la déportation de juifs entre 1942 et 1944.

Mémoire en cours de construction

Ces révélations ont lieu dans un contexte encore tendu de construction de la mémoire franco-algérienne, à un mois du soixantième anniversaire de l'indépendance de l'Algérie (5 juillet 1952). Le 16 octobre dernier, Emmanuel Macron s'est rendu sur le pont de Bezons (où une partie des manifestants algériens a été arrêtée) et a reconnu dans un communiqué des " crimes inexcusables " commis " sous l'autorité de Maurice Papon".

Dans le même temps, la présidence français a rappelé que "près de 12.000 Algériens furent arrêtés et transférés dans des centres de tri au stade de Coubertin, au Palais des sports et dans d'autres lieux. Outre de nombreux blessés, plusieurs dizaines furent tués, leurs corps jetés dans la Seine".

Mais pour certaines familles de victimes, membres du collectif "17 octobre", l'État français ne va toujours pas assez loin. A la lecture de ses archives, Ahmed Djamaï, dont la mère a été blessée par balle dans la manifestation, réitère que le président actuel aurait dû reconnaitre en octobre un "crime d'État" : "je trouve qu'il s'est dédouané. Il a mis tout ça sur le dos du préfet, mais le préfet à l'époque était géré par le premier ministre Debré, et le président (...) c'était De Gaulle".

Samia Messaoudi, dont les parents étaient également présents à la manifestation, souhaiterait que le président poursuive sa démarche mémorielle, que lui-même "dise que les archives ont été ouvertes, et qu'on a trouvé cette information historique et essentielle dans ce que fut le massacre du 17 octobre 1961".

Dès 2012, François Hollande avait publié un communiqué indiquant : "Le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance ont été tués lors d’une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité ces faits. Cinquante et un ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes".