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MATERNITÉ - Quand les injonctions du modèle de la "mère parfaite" s'avèrent dévastatrices

MATERNITÉ - Quand les injonctions du modèle de la "mère parfaite" peuvent s'avérer dévastatrices
MATERNITÉ - Quand les injonctions du modèle de la "mère parfaite" peuvent s'avérer dévastatrices
© Getty - Tatyana Tomsickova Photography

La professeure de yoga et de méditation Cécile Doherthy-Bigara partage l'expérience de sa propre maternité. Un récit féministe, intimiste, libre et salvateur adressé à la parentalité où elle a cherché à déconstruire le modèle d'une maternité normée qui se voudrait absolument merveilleuse et dénuée de souffrances.

Encore très largement érigée en art de vivre, en un évènement qui ne saurait admettre les doutes, les angoisses et les besoins d'une mère, Cécile Doherthy-Bigara entend remettre en question la maternité pensée en un idéal-type exclusif qui continuerait à soumettre les femmes à une tyrannie maternelle qui, à long terme, pourrait s'avérer dévastatrice. Dans son livre "Nouvelle mère", elle repense les paramètres ancestraux d'une maternité plus soumise aux injonctions extérieures qu'à l'entendement personnel de la mère par rapport à son enfant. Elle est venue partager son récit au micro de Nadia Daam, dans l'émission Modern Love

J'ai écrit ce livre en tant que mère, pour inviter d'autres parents à s'exprimer sur la maternité telle que j'ai pu finir par l'entendre moi-même.

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Cette omerta qui règne toujours sur la maternité 

Cécile Doherty-Bigara : "Autrefois, les femmes n'avaient même pas cet espace mental favorable pour pouvoir interroger leur vécu de mère et leur maternité à proprement parler. Je recommande vraiment à tout le monde, quand on devient parent, de demander à sa mère ou à sa grand-mère comment c'était pour elles ? Quand ma mère et ma belle-mère m'ont raconté, c'était le plus grand bonheur de leur vie, rien d'autre ne comptait. J'ai réalisé à quel point, pour elles, il ne s'était pas présenté le choix de prendre autant de recul, comme cela nous est permis aujourd'hui et que, en tant que héritière de ce modèle de maternité, j'ai la chance de pouvoir m'interroger sur ma propre maternité. C'est toutes ces contradictions qui m'ont permis d'y réfléchir, et en premier lieu sur les violences intériorisées de certaines expériences vécues par ma mère sans qu’elle ne s’en rende compte.

Aujourd’hui il y a des nouvelles façons de penser qui sont en train d’émerger et qui sont proposées pour questionner sa propre maternité.

De mon côté, cette prise de conscience est intervenue après avoir accouché. Une prise de recul qui ne prend malheureusement pas toujours l'importance qu'elle devrait avoir dans les médias, dans les romans, dans les séries et dans les films. Quand une place est prise, c'est généralement un traitement qui ne reflète pas la réalité.

Comme beaucoup de sujets, il y a une sorte d'omerta vis-à-vis de la maternité. Je me suis rendue compte que beaucoup de femmes partagent aujourd'hui ce même sentiment. 

On se sent parfois terriblement seule face à soi-même et face à sa propre maternité, qu’il est encore rare de remettre en question.

On peut se sentir rapidement seule et continuer à faire comme si de rien n’était, à essayer de faire de son mieux pour montrer à tout prix que tout va bien dans le meilleur du monde, puisqu'après tout c'est déjà bien, on est maman.

Plus on arrive à ressentir sa tristesse, ses souffrances en tant que mère, plus on arrive à ressentir au contraire sa joie.

Quand "la maternité enchantée" empêche de concevoir les craintes et les souffrances personnelles

Cécile Doherthy-Bigara : "La grossesse est immédiatement pensée comme sacrée et joyeuse. Encore aujourd'hui, on a l'impression qu'il faut être une bonne élève de la grossesse. Mais après l’accouchement, ce qu'on appelle "le post-partum" est souvent vécu bien plus brutalement parce qu’on ne s’y est pas forcément préparée. Il y a une rupture qui s’opère après l’accouchement qui n'est pas forcément pensée ou refoulée inconsciemment. 

Jusqu’à l’accouchement, tout me semblait simple et évident. C'est après que les remises en question sont intervenues. Le post-accouchement a été d’une violence inouïe pour moi.

La grossesse concentre une large attention de la parentalité. On comprend que c'est quelque chose d'important qui se passe. Mais, pourtant, j'ai compris, de mon côté, que la grossesse n’égale absolument pas ce qu’une mère peut certainement vivre ensuite après l'accouchement, où la représentation maternelle est complètement différente. 

D’ailleurs au moment de devenir parent, on pense simplement à l’idée d'émerveillement qu'inspire le simple fait de devenir mère. Sans penser à ce qu'il en sera après. 

Il y a toute cette adoration générale qui vous conditionne et vous empêche de remettre en question par la suite les potentielles interrogations, craintes ou souffrances qu'une mère peut ressentir.

Dans l'imaginaire collectif, il y a encore, dans l’accouchement, quelque chose de sacré qui prédispose à la non remise en question commune de son propre modèle de maternité".

La maternité souvent réduite au seul accouchement

Mais, plus que la grossesse, ce qui a été un choc pour moi, c'est que j'avais été peu sensibilisée sur ce qu'était le post-partum (la maternité après l'accouchement). 

On vous prépare à de venir mère dans le sens "accoucher" mais pas dans le sens du post-accouchement.

On en parle toujours peu. On reste sous informées, contrairement à la grossesse. Un peu comme si tout le boulot avait déjà été fait. Que le boulot d'une femme, c'était de procréer, de donner naissance. Et puis après merci au revoir.

Pourtant quand on regarde autour de soi les autres parents dans la rue avec leurs poussettes, on se dit que bon, c'est facile, tout a l’air d’aller bien après l’accouchement. De même, sur les réseaux sociaux, certaines femmes de mon âge partagent ce passage-là de leur maternité en postant leur retour actif dans le monde professionnel : elles contribuent à entretenir cette idée qu’une maman va toujours bien, est toujours heureuse et vie très bien sa maternité. Finalement, on n'a pas le droit de se plaindre puisque ces femmes vantent ce qui apparaît comme un exemple de maternité, ce qui laisse très peu de place au choix d'autres femmes qui auraient besoin de se confier sur une mauvaise expérience, de le partager haut et fort, de peur de contrevenir à une certaine norme de maternité pleinement agréable, heureuse".

Rompre avec le modèle de performance parentale 

Cécile Doherty-Bigara : "Même au risque d’avoir à faire aux jugements. On est inconsciemment plongée dans un espace de performance parentale. Tout comme l'idée qui consiste à se dire qu'il faut réussir professionnellement, d'être à la hauteur par rapport aux autres tout en étant maman. 

C'est justement en acceptant les espaces d'ambivalence parentaux, de cesser de se comparer vers le bas par rapport à celles et ceux qui reflèteraient un modèle idéal de parentalité qu'on va éviter les souffrances. Il faut pouvoir créer des liens avec les autres, sans vouloir absolument impressionner et vanter une façon d'être parent". 

Il faut pouvoir partager son expérience avec d’autres parents, sans donner l’impression qu’il y a un modèle idéal à suivre.

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La maternité peut être vécue comme un traumatisme refoulé 

Cécile Doherty-Bigara : "On peut avoir l'impression que le trauma, c'est nécessairement avoir vécu une grande tragédie. Mais, en réalité, le trauma, c'est la souffrance quelle qu'elle soit. En cela, la maternité, peut avoir été vécue comme un traumatisme. On peut être traumatisé par son expérience de mère.

Pendant ces 10 mois, j'ai encore des souvenirs d'avoir souvent été à terre, recroquevillée, en pleurs et souhaitant que ça s'arrête. Et face à cela, on ne peut rien faire. On est face à quelque chose qui nous dépasse sur le moment. Le risque est de laisser l'immobilisme se mettre en place, de ne pas le partager et de s'infliger des traces indélébiles par la suite sur le long terme.

Un accouchement qui ne s’est pas passé comme vous le pensiez, peut être vécu comme une souffrance que l'on va avoir tendance à refouler, pour ne pas gâcher ce soi-disant beau moment. On se retrouve alors dans une sensation de piège qui se referme sur soi. Certaines parties de la maternité, de la parentalité peuvent être traumatisantes. 

On protège tellement cet évènement en le couvrant de beauté et de merveilles qu'il y a des souffrances enfouies, de peur qu'on ne vienne contrarier cet événement très sacralisé.

Il n'y a rien de pire que de souffrir seul… Déjà qu’on a honte parce qu’on souffre, mais en plus, on a honte parce qu'on pense qu'on est la seule personne sur terre à mal gérer ça. Cette honte nous empêche d'avancer, d'interroger sa propre maternité comme on l'entend".

L'héritage de "la mère nourricière et sacrificielle" en question

Cécile Doherty-Bigara : "Il y a ce processus qui s'est mis en place dans notre maison sans que personne ne l'ait jamais nommé : 

Toutes les bonnes choses sont exclusivement pour le bébé.

Nous, on prend ce qui reste. Un jour, où je suis habituée à servir le pot de compote à mon bébé, je m'en sers un également. Je m'assois à côté de lui et j'ai l'impression que je fais un truc complètement dingue, d'être subversive, comme de revoir ma mère donner tous les meilleurs morceaux à tout le monde, sans qu'elle ne se serve et ne se repose jamais. Eh bien cette prise de conscience de la chance que j'avais de ne pas agir de la même manière aujourd'hui, de prendre le meilleur morceau pour moi aussi, m'a profondément éprouvée et émue sur le moment car je me suis rendue compte que le spectre de la mauvaise mère est toujours en gestation et qu'il faut aujourd'hui pouvoir passer outre et se réinventer. 

Je suis la fille d'une mère sacrificielle : ma maman a tout arrêté pour ses enfants et je vis encore avec cette expérience derrière la tête. Aujourd'hui adulte, maman et féministe, je voudrais crier :

Maman, j'aurais tellement aimé que tu t'en gardes plus pour toi, que tu prennes la plus grande part et de livrer ces non-dits.

Aujourd'hui, je suis à contre-courant de ce qui pourrait m'enjoindre de me dévouer entièrement à mon enfant sans que je puisse penser aussi à moi. Il faut pouvoir faire face à ce courant sociétal de stéréotypes du passé toujours présent qui voudrait nous faire entrer dans "le moule d'une mère idéale, nourricière et sacrificielle".  Cela demande une révolution intérieure dont l'épanouissement peut parfois être lourd tant il faut souvent du temps pour accepter de vanter sa propre maternité. 

Il y a tellement de choses à déconstruire pour que la maternité et la parentalité aillent de soi sans normes extérieures.

La maternité ne doit plus être un tabou

Cécile Doherty-Bigara : Aujourd'hui, ce recul sur ma maternité m'a vraiment apporté de belles choses, notamment ma relation avec mon fils, ma mère, mes parents. Après avoir questionné plein de choses qui se sont passées durant mon enfance dans ma relation mère/parents, j'ai pu questionner aujourd’hui ma propre façon de concevoir ma maternité et être en paix avec moi-même.

On est, sans forcément l'avoir formulé et éprouvé, marqué par des séquences, des expériences qui nous traversent qu'il nous faut essayer de remettre en perspective pour enfin affirmer son propre modèle de maternité, affranchi du regard coutumier plus violent des anciens codes traditionnels.

Il faut en discuter, pour aider aussi les gens à se préparer. ils ont le droit de remettre en question l’approche de la parentalité et faire ainsi valoir leurs propres sentiments quels qu’ils soient. C'est aussi rendre hommage à celles qui autrefois n’avaient pas la possibilité de penser en pleine conscience et tranquillement ces questions-là car consacrées à une vie de dévouement et de sacrifice intense qui n'ont pas su être jaugées à leur juste valeur".

Aller plus loin

🎧  RÉÉCOUTER - Modern Love : Cécile Doherthy-Bigara

📖  LIRE - Cécile Doherthy-Bigara : "Nouvelle mère" (Éditions Leduc)