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Médiateurs en manifestation : les policiers partagés entre intérêt et doutes sur cette nouvelle mission

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Bandeau des Equipes de liaison et d'information
Bandeau des Equipes de liaison et d'information
© Radio France - Ariane Griessel

Le nouveau schéma national du maintien de l'ordre, publié en septembre 2020, prévoit de confier à des policiers la fonction de médiateurs au sein des manifestations. Cette nouvelle mission suscite de nombreuses interrogations chez les forces de l'ordre.

La fonction est nouvelle et les questions nombreuses, en cette fin mars, à l'École nationale de police de Toulouse, où une trentaine de policiers, venus de la région, sont formés à devenir membres des "Équipes de liaison et d'intervention", ou "ELI". Pendant trois jours (dont un en e-formation), ces fonctionnaires sont initiés aux rudiments de la médiation en manifestation. Ils seront ensuite amenés à aller à la rencontre des manifestants dans les cortèges. Ce que l'un des formateurs résume par la formule suivante : "Essayez de vous imaginer la manifestation comme une casserole de lait bouillant. Votre objectif est de faire en sorte que le lait ne déborde jamais de la casserole.

Le nouveau Schéma national du maintien de l'ordre (SNMO), publié en septembre 2020, dit vouloir faire de la communication avec les manifestants et organisateurs "une priorité dans la gestion de l'ordre public". L'objectif est donc de former 600 policiers à cette mission. Les membres des Équipes de liaison et d'information, dont certains ont commencé à œuvrer début d'année, doivent intervenir en civil (même s'ils pourront garder leurs armes), en binôme ou trinôme, et seront identifiables par un bandeau bleu pâle siglé "Liaison et Information".

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"Une casquette de plus à prendre"

Mais la mission ne fait pas l'unanimité chez les forces de l'ordre : les policiers choisis pour exercer cette nouvelle fonction garderont leur activité actuelle, et seront détachés les jours de manifestation pour former les ELI. De quoi faire grincer quelques dents parmi les fonctionnaires présents à la formation à Toulouse, dont une majorité dit ironiquement avoir été "désignée volontaire" pour venir suivre ce stage. "Une casquette de plus à prendre", déplore un policier, qui estime avoir été "désigné" parce que habituellement moins au contact des manifestants, ce qui lui permettra de "ne pas être du côté répressif et du côté négociation". "Si on a trois manifs par semaine, moi je veux bien y aller, mais qui va faire mon boulot ?", s'interroge un autre, qui conclut : "Il faudra dire à la direction que, pour leurs statistiques, ils attendront !"

Peu de policiers savent réellement ce qui les attend avec cette nouvelle mission. Interrogés pour savoir s'ils ont regardé en détail le nouveau schéma national du maintien de l'ordre, nombreux sont ceux qui répondent par la négative. "C'est votre nouvelle Bible, il faut le connaître par cœur", prévient la formatrice. Les ELI seront engagées dans le cortège à la demande d'un Directeur du service d'ordre. "Vous serez aussi sollicités sur manifestations non déclarées", précise la formatrice aux stagiaires du jour. "Si on décèle le moindre danger lors des réunions préparatoires, vous ne serez pas déployés sur la manifestation. Vous êtes censés être là sur des manifestations dites 'pacifiques'. Si vous sentez que votre intégrité physique est en danger, vous devez vous désengager."

"La tenue la plus neutre possible"

Le ministère de l'Intérieur affirme que les ELI ont avant tout un rôle de pédagogie. "Une personne a, par exemple, été interpellée, vous serez là pour expliquer aux autres pourquoi elle a été interpellée", explique un formateur aux policiers. Autre exemple avancé : dire aux manifestants pourquoi le cortège est arrêté, ou va devoir changer d'itinéraire. Bertrand Chamoulaud, conseiller du Directeur général de la police nationale, qui a participé à la rédaction du SNMO, avance un cas de figure supplémentaire : "L'idée serait que, lorsque ces casseurs sont identifiés et que les forces de l'ordre doivent intervenir, les ELI puissent expliquer aux manifestants pacifiques que la police va intervenir et pourquoi, qu'il ne s'agit pas de les contrarier dans leur objectif de manifester, mais d'aller interpeller et/ou neutraliser les casseurs et les groupes violents."

Dans certains cas, les ELI seront sollicitées en amont du jour de la manifestation afin de repérer l'itinéraire, évaluer le nombre de participants et l'ambiance de la manifestation. Un rôle qui revient, aux yeux de plusieurs policiers présents à Toulouse, plutôt aux renseignements territoriaux. "Les 'RT' ne sont pas formellement identifiés", leur répond la formatrice, qui rappelle le bandeau distinctif porté par les médiateurs de la police. "Si nous sommes seuls, identifiés, face à des groupes violents, que fait-on ?", s'inquiète l'un des participants au stage toulousain. Réponse des formateurs : "Vous ne serez jamais seuls." Façon de rappeler que les policiers en tenue de maintien de l'ordre gardent un œil sur le déroulement du rassemblement. "Essayez d'avoir une tenue la plus neutre possible, évitez certaines marques connotées", précise le formateur. "Ne laissez pas transpirer votre personnalité, ajoute sa collègue. Si vous êtes, par exemple, à une manifestation de végétaliens et que vous êtes chasseurs, il ne faudra pas que cela transpire."

Frédéric, qui exerce habituellement en police-secours, fait partie de la minorité qui participe volontairement à ce stage : "Dans tous les cas, nous sommes envoyés sur les manifestations. Ça peut donc être intéressant d'y aller en étant formé, en ayant d'autres approches", juge-t-il, tout en estimant que "en face, s'ils ne sont pas réceptifs, dans tous les cas, il ne se passera rien". "On reste quand même policier, ce n'est pas que du social. C'est l'association des deux", ajoute le fonctionnaire. Lui aussi se pose quelques questions : "Si j'ai mis trois contraventions la veille à quelqu'un, et que je lui demande de se calmer en manifestation, ça ne passe pas, il faudrait des services plus particuliers."

"Pas un gadget"

Au ministère de l'Intérieur, la proximité géographique est pourtant considérée comme un atout : "Ce qui est important, c'est que ce soient des policiers qui sont issus des territoires, qu'ils connaissent à la fois la population, la topographie, l'ambiance et le climat du moment", juge Bertrand Chamoulaud. "Nous avons donc souhaité que ce soient des policiers territoriaux et non affectés dans d'autres unités, comme les compagnies républicaines de sécurité qui viennent là en renfort."

"Il y aura un travail énorme de pédagogie et d'explication", ajoute le conseiller. "S'il réussit, tant mieux, c'est l'intérêt. S'il échoue, on repart bien dans une situation un peu plus improvisée, mais on fera face. C'est le propre du métier de policier de s'adapter." Le dispositif doit être évalué dans un an. Le ministère de l'Intérieur précise. qu'il s'agit d'une mission "à construire". Bertrand Chamoulaud l'assure : "Ce n'est pas un gadget, c'est un vrai métier de la police."