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Mères solos et vie professionnelle : mission impossible ?

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Image d'illustration.
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© Getty - Maskot

Une famille sur quatre est monoparentale. Et ce sont très majoritairement les mères qui s'occupent des enfants. Comment parviennent-elles à concilier une vie privée prenante et exigeante avec un emploi qui a bien souvent des contraintes rigides ?

Le Téléphone sonne était consacrée à ces mères solos, très nombreuses en France, mais dont on parle finalement assez peu dans le débat public. Shane Love, mère solo invitée, autrice du livre Maman solo, entre solitude et liberté, bien vivre sa monoparentalité (Larousse, septembre 2022), évoquait les difficultés à gérer leur vie professionnelle pour ses mères à l'agenda plus que rempli, et où peu de place subsiste pour l'imprévu.

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En France, selon une étude de l'Insee de 2020, 25% des familles sont monoparentales, c'est-à-dire un parent vivant seul avec ses enfants. Dans 82% des cas, le parent en charge des enfants est la mère. Un tiers de ces familles vit sous le seuil de pauvreté, alors que dans la population générale, c'est moins de 15%. Le seuil de pauvreté s'établit à 1  220 euros pour une personne seule qui élève un enfant.

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Cette situation concerne également les femmes qui ont décidé de faire un enfant seules, ce qui est autorisé en France depuis la loi de bioéthique d'août 2021, grâce à la PMA (procréation médicalement assistée) pour toutes. Auparavant, les femmes seules ou en couple de femmes allaient à l'étranger pour réaliser ce rêve – et cela continue tant les délais d'attente en France sont longs. Les demandes de PMA pour les femmes seules sont massives dans l'Hexagone depuis un peu plus d'un an, comme l'expliquait le professeur Olivennes, au micro de Sonia Devillers. Dans les prochaines années, le nombre de mères solos devrait donc connaître une forte augmentation.

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Dans une société où les femmes sont en moyenne moins payées que les hommes, où la maternité peut engendrer des discriminations professionnelles, les mères solos – avec une charge mentale conséquente et une image qui leur colle à la peau de personnes moins disponibles et moins ambitieuses – peuvent payer un lourd tribut.

Quelles sont les pierres d'achoppement ? Y a-t-il des programmes ou des aides pour pallier les difficultés ?

Une conciliation vie privée et vie professionnelle ardue

Au travail, les mères ne devraient pas penser à leur enfant, et en famille, elles ne devraient pas avoir d'emploi, pour accomplir toutes les missions qui leur sont allouées sans jamais être perturbées. Pour les mères solos, cette double injonction semble plus intense encore.

Shane Love, invitée du Téléphone sonne, explique dans son livre : "En France, au travail, on vous demande de faire 9 heures-18 heures, et si vous partez à l’heure, on vous fait comprendre que vous prenez votre après-midi. Quant à l’école, qui ferme à 18 heures, on vous fait bien comprendre que les enfants ne doivent pas y rester jusqu’au soir car ça les épuise. La déesse Culpabilité plane donc quoi que vous fassiez." Les mères solos doivent composer seules avec ces contraintes horaires irréconciliables.

Le cloisonnement entre ces deux aspects de la vie – professionnelle et privée – est compliqué à opérer. La charge mentale, pour les mères solos, peut être lourde, et elle ne se met subitement pas sur pause, dès lors qu'elles sont au travail. Les parents, et surtout les mères, ont toujours une petite liste de choses à prévoir et à organiser dans un coin de la tête.

Entre invisibilisation et discrimination

Lorsque l'on est mère solo, ou qu'on le devient, on peut avoir peur – à juste titre – d'être reléguée ou discriminée par son employeur.

Certaines femmes se heurtent alors à un "plafond de mère", comme le dit la journaliste ex-reporter de France Info Nathalie Bourrus, dans son livre Maman solo, les oubliées de la République, où elle explique que pour elle, "être mère solo a été plus difficile que de couvrir des guerres". Elle était également invitée dans l'émission Grand bien vous fasse consacrée aux mères célibataires.

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Beaucoup de mères solos décident d'adapter leur travail à leurs contraintes familiales, en passant à temps partiel par exemple, même si la baisse de revenus n'est pas forcément envisageable pour toutes. En réduisant la voilure – même pour un temps –, ce sera toute l'évolution de carrière future qui sera compromise. D'autres décident encore de sortir du salariat pour avoir plus de flexibilité, se tournant par exemple vers l'entreprenariat ou l'intérim, mais prenant le risque de se précariser.

Ce sont aussi des déplacements professionnels compliqués à effectuer, les after works impromptus auxquels elles ne peuvent pas participer, et les maladies des enfants difficiles à gérer. Quand elles n'ont pas de relai proche, c'est tout simplement mission impossible. Pour les femmes – d'autant plus si elles sont seules à élever leurs enfants –, avoir une famille complique les perspectives d’évolution professionnelle.

Ce serait aussi la non-disponibilité en dehors des heures de travail qui nuirait à leur vie professionnelle. En effet, ne pas être joignable en dehors du temps contractuel est perçu comme un risque pour 28% des femmes contre 15% des hommes. Ne pas pouvoir partager de moments avec ses collègues en dehors du strict temps de travail pourrait nuire à l'évolution de leur carrière, dans le sens où des informations importantes sur l'entreprise se partagent aussi dans ces moments-là.

Dans Le Téléphone sonne, l'autrice Shane Love affirmait que la société n'est pas adaptée pour les mères solos. Il peut y avoir par exemple les réunions à 17h30 ou encore les irrégularités d'emploi du temps. Elle précise cela dans l'émission : "quelquefois, les métiers font qu'on est dans des irrégularités d'emploi du temps. Et la société n'est pas bien adaptée pour ça. Je pense notamment aux horaires d'ouverture des crèches pour les petits enfants."

Nathalie Bourrus explique dans son livre qu'il y a un sacrifice à faire, dans la sphère familiale ou professionnelle. Elle a choisi, quant à elle, de sacrifier du temps avec son fils, pour conserver un métier qui la passionne : "Quand tu travailles beaucoup, que ton boulot te prend et te plaît, alors que ton enfant est encore tout petit, tu vas le sacrifier pour ne pas tout perdre. Oui, le sacrifier. Tu vas remplacer de multiples moments avec lui par des heures et des heures avec ses baby-sitters. Car les employeurs ne veulent pas vraiment entendre parler des enfants. C'est pas trop leur truc on va dire et comme ils sont majoritairement des hommes – et encore plus majoritairement des hommes qui laissent le gros de l'éducation de leurs enfants aux mères –, tu as peu de chance pour que tes soucis de gardiennage les hantent la nuit."

En ayant connaissance des possibles discriminations, se pose alors la question pour les mères solos de cacher ou de révéler ce statut.

En parler ou non à son employeur

La question se pose : faut-il parler de son statut de mère seule à son employeur ? L'on sait que c'est courir le risque d'être discriminée mais ça peut être aussi salvateur de le mettre au courant d'une situation nécessitant de petits aménagements. Il n'y a en tout cas aucune obligation légale. Certaines mères décident de le cacher. Dans l'émission Le Téléphone sonne, Shane Love conseillait aux mères d'y aller à tâtons, et de voir ce qu'elles pouvaient gagner et ce qu'elles pouvaient risquer.

Une amie mère solo de Nathalie Bourrus lui disait : "J'en ai pris plein la gueule, j'ai fini par cacher la réalité de ma vie de mère solo. Quand l'un de mes fils est malade, je dis que c'est moi."

Nathalie Bourrus a finalement opté pour l'inverse, en parler et même le clamer haut et fort, comme elle l'explique dans son livre : "À mon sens, le seul moyen de te sortir de cette culpabilité moyenâgeuse d'être mère solo est de le crier sur tous les toits. C'est en tout cas le seul que j'ai imaginé pour ne pas me retrouver entre quatre planches professionnelles. Mais attention, l'ardoise va être à la hauteur de cette franchise assimilée à une kamikazerie un peu dégoûtante. Ce genre d'attitude, directe, ça se paie aussi très cher."

Une auditrice de Grand bien vous fasse, Cécile, expliquait quant à elle être heureuse d'en avoir parlé à son employeur, qui s'est montré compréhensif et arrangeant : "Je sais que je peux faire une journée en télétravail pour aller chercher ma fille à l'école, et que je peux, quand elle est malade, avoir la souplesse de m'en occuper. Comme je suis toute seule, c'est un soulagement énorme. Les conditions de travail dans le milieu professionnel, encore plus quand on est solo, ça conditionne tout le reste, notre façon d'élever notre enfant et notre culpabilité."

Quand on parle des mères solos, on évoque volontiers les contraintes qui peuvent potentiellement peser sur leur travail, mais on parle moins des qualités et compétences incroyables qu'elles développent.

Les mères solo, des couteaux suisses

Les mères solos ne sont pas des super-héroïnes comme on peut l'entendre car elles n'ont pas de super-pouvoirs. Shane Love, dans Le Téléphone sonne, préfère parler de guerrières. Mais ce qu'il faudrait retenir, et ce qu'elle explique aussi dans son livre, c'est que les mères solos sont de véritables couteaux-suisses, garantie d'ultra-efficacité.

La vie de mère solo requiert au quotidien des compétences qui peuvent être bien utiles dans le monde professionnel, comme une forte capacité d'organisation ou encore une créativité et une adaptabilité à toutes épreuves. De plus, le présentéisme – fléau dans certaines entreprises où il est plus valorisé de faire des heures que de véritablement travailler – est loin de leurs préoccupations, et on peut compter sur leur productivité.

Nathalie Bourrus, dans Grand bien vous fasse, expliquait : "quand vous êtes une maman solo, vous cherchez tout le temps des solutions. Il y a un agenda, il y a un deuxième agenda, il y a un sur-agenda. Il y a un plan A, un plan B, un plan C, un plan D... C'est un peu de la folie."

Les employeurs devraient réfléchir en dehors des représentations stéréotypées des mères solos, pour donner leurs chances à des femmes pouvant avoir la même implication que tous les autres travailleurs, mais ayant juste besoin parfois d'un peu de flexibilité.

Nathalie Bourrus souhaiterait des actes de la part du monde professionnel. "Il faudrait que les employeurs s'accordent du temps, de l'énergie pour comprendre cette situation et qu'ils la prennent totalement en compte, y compris dans le salaire."

Existe-t-il des mesures d'aide au niveau des entreprises et de l'État ?

Les aides : des acquis et des attentes

Les entreprises

Dans son livre, Nathalie Bourrus explique une injustice quant au nombre de jours "enfant malade" dont disposent les mères solos : "Quand les familles nombreuses ont droit à cinq journées enfant malade par an et les couples trois chacun, les mères célibataires n’en ont que trois." Elles ont ainsi moins de latitude qu'un couple pour s'occuper d'un enfant malade.

Peut-être la France devrait-elle s'inspirer d'autres pays. En Suède par exemple, 120 jours d’absence pour enfant malade sont autorisés (60 par parent), et même couverts par la sécurité sociale suédoise à hauteur de 85% – alors qu'en France, ces jours ne sont pas rémunérés.

Des initiatives individuelles naissent, qui ont vocation à s'étendre à l'ensemble de la société, comme le "Parental Challenge", créé par cinq jeunes mères actives. Il s'agit d'un guide, avec des exemples concrets de mesures à mettre en place en entreprises, dont certaines à coût zéro mais aussi une charte que les entreprises peuvent signer, avec douze mesures simples à retrouver en ligne. Par exemple : "Mettre en place des horaires de travail qui n’excluent aucun.e salarié.e", ou encore "Accorder au moins 5 jours de congés 'enfant malade' rémunérés." Certaines entreprises, notamment dans le domaine de la tech, l'ont d'ores et déjà signée.

L'État

Les places en crèche étant rares, et compliquées à obtenir, une loi, adoptée en mai 2021, avait pour vocation d'aider les mères solos à obtenir une place de façon prioritaire, les déchargeant d'un problème d'ampleur. La députée Marie-Pierre Rixain suggérait en effet dans ce texte de réserver des places prioritaires en crèche et de multiplier les crèches à vocation d’insertion professionnelle (Avip). La monoparentalité n'est pas encore un critère totalement déterminant.

Le Complément libre du mode de garde (CMG) est une aide financière à destination de tous les parents pour faire garder leur enfant en dehors du mode principal de garde – cela peut être des gardes en soirée ou le week-end ou encore des sorties de crèches et d'écoles. Pour tous les parents, cette aide est attribuée par la CAF jusqu'aux 6 ans de l'enfant. Pour les familles monoparentales, cela devrait, en 2023, être étendu jusqu'aux jusqu'à 11 ans de l'enfant.

Dans les années 1980, il y a aussi eu la mise en place de l'allocation de parent isolé. Gérard Neyrand, sociologue de la famille, expliquait dans Grand bien vous fasse : "Comme beaucoup de situations qui sont considérées comme n'étant pas dans la norme dominante, elles sont relativement sous-traitées. Mais il y a eu cependant de la part des institutions une réponse à ces situations, avec la mise en place de l'API, l'allocation de parent isolé, qui vise à répondre aux situations de précarité économique des personnes en situation monoparentale, qui sont essentiellement des femmes."

Quand le père est encore dans le tableau, cela n'aide pas forcément pour l'aspect financier. Les pensions alimentaires ne sont pas versées dans 30% des cas et cela contribue grandement à la précarité financière des mères solos. Valérie Roumanoff, thérapeute, dans Grand bien vous fasse avance une explication : "Quand la pension n'est pas payée, c'est parce que le père en l'occurrence ne veut pas donner de l'argent à son ex. Et en fait, il y a une confusion entre donner l'argent à son ex et donner l'argent à son enfant." C'est alors compliqué pour les mères de devoir batailler et même d'utiliser la justice pour récupérer ce dû.

L'on comprend ainsi aisément pourquoi il est compliqué d'allier vie privée et vie professionnelle, pour ces mères aux obligations nombreuses, et pourquoi beaucoup de ces familles monoparentales vivent sous le seuil de pauvreté. Mais bien sûr il n'y a pas que des inconvénients et un certain nombre de mères solos se satisfont grandement de cette situation où elles sont les seules maîtresses à bord, comme le disait Margot dans Le Téléphone sonne : "J'ai élevé deux enfants, la première seule, le second en couple. Dans les deux cas, je n'avais pas de famille à proximité. Eh bien j'ai trouvé que c'était beaucoup plus facile en solo parce qu'il n'y a pas de compromis à faire, pas de déception quand le conjoint n'assure pas dans les tâches familiales. Il y a plus de fantaisie, et de respect de mes intuitions aussi."

Pour en savoir plus

📖 Shane Love, Entre solitude et liberté, bien vivre sa monoparentalité, Larousse, septembre 2022

📖 Nathalie Bourrus, Maman solo, les oubliées de la République, Pygmalion, septembre 2020

🎧 Grand bien vous fasse, "Comment vivent les mères célibataires en 2020 ?"

🎧 Le Téléphone sonne, "Mère solo, j'ai décidé d'élever mon enfant seule"

🎧 L'invité de 7h50, "Professeur François Olivennes, Souvenirs d'un médecin de la fertilité"