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Moi, Appolinaire Nanema, "orphelin" de Thomas Sankara

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Appolinaire Nanema en 1989 sur l'île de la jeunesse à Cuba.
Appolinaire Nanema en 1989 sur l'île de la jeunesse à Cuba.
- Archives personnelles Appolinaire Nanema

Le procès historique des assassins présumés de Thomas Sankara est l'occasion de s’intéresser à l'histoire méconnue de 600 adolescents burkinabés envoyés à Cuba en 1986 pour suivre une formation et contribuer, à leur retour, au développement de leur pays. Parmi eux, Appolinaire Nanema, aujourd'hui âgé de 51 ans.

Appolinaire Nanema a 16 ans en 1986, lorsqu'il débarque à Cuba. Il fait partie des 600 adolescents burkinabés à qui le président Thomas Sankara veut donner un avenir. La relation avec Fidel Castro est au beau fixe, le leader cubain propose à son homologue burkinabé d'accueillir ces "graines de révolutionnaires" durant toute leur formation dans le cadre d'un accord de coopération entre les deux pays. C'est une aubaine pour Appolinaire, orphelin de père et issu d'un milieu défavorisé.

La priorité était donnée aux familles pauvres pour que leurs enfants puissent continuer leurs études et j'ai eu la chance d'aller à Cuba.

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Appolinaire jongle entre le français et l'espagnol. Il se remémore cette première année cubaine sur l’île de la jeunesse, à quelques dizaines de kilomètres de la Havane, un lieu d'apprentissage politique selon la pédagogie du philosophe et penseur cubain José Martí, entre travaux dans les champs le matin et cours l'après midi. Il se spécialise dans le domaine des technologies de métaux et d'alliages. L'espoir est permis, il a enfin trouvé sa voie. 

La fin d'un rêve

Mais "le jeudi 15 octobre 1987, une délégation cubaine est venue nous annoncer qu'il y avait eu un coup d'état au Burkina Faso, se souvient Appolinaire. Le lendemain, on nous a dit que Thomas Sankara avait été assassiné. Nous sommes tombés vraiment malades, on est restés des jours sans manger."

C'est le moment le plus triste de sa jeune vie. Appolinaire vient de perdre son père spirituel. Comme pour les 600 autres jeunes burkinabés, son destin va basculer car juste après la mort de Thomas Sankara, le nouveau maître du pays Blaise Compaoré entame une politique de "rectification". 

La donne a changé à Ouagadougou, il faut faire table rase du passé révolutionnaire. Mais à 8 000 kilomètres de là, Fidel Castro veut aller jusqu'au bout de cette expérience et maintient l'accord qu'il a conclu avec le président assassiné : les "orphelins de Thomas Sankara" peuvent rester jusqu'à la fin de leurs études. Appolinaire restera au total neuf années à Cuba et à son retour au Burkina Faso, en 1995, il s'empresse de rendre visite à Joseph Sambo Sankara, le père du héros de la jeunesse africaine.

Appolinaire aux côtés du père de Thomas Sankara après neuf années passées à Cuba
Appolinaire aux côtés du père de Thomas Sankara après neuf années passées à Cuba
- Appolinaire Anema

Mais le plus dur reste à venir car une fois rentrés au pays, les 600 jeunes sont mis au ban de la société. Leurs diplômes ne sont pas reconnus et encore moins traduits. Ils sont rejetés et marginalisés car symboles d'une époque que le nouveau régime s'échine à vouloir effacer.

Malheureusement, quand nous sommes arrivés, on a nous mis carrément à la poubelle, aux oubliettes. Les nouvelles autorités craignent que ces "orphelins de Thomas Sankara" ne se retournent contre elles. Ils sont alors éparpillés aux quatre coins du pays pour casser toute velléité révolutionnaire. 

Appolinaire Nanema devant la statue de Thomas Sankara érigée après la chute de Blaise Compaoré
Appolinaire Nanema devant la statue de Thomas Sankara érigée après la chute de Blaise Compaoré
- Appolinaire Nanema

Ces 600 jeunes auront des vies brisées, entre chômage et dépression, jusqu'en octobre 2014 et la chute de Blaise Compaoré. Un départ qu'ils ont accueilli avec joie et délivrance car il ouvrait la voie à une réhabilitation de leur père spirituel, prélude à un procès des assassins présumés de Thomas Sankara

3 min

Ce procès historique s'est ouvert le 11 octobre dernier mais en l'absence du principal suspect, exilé en Côte d'Ivoire : Blaise Compaoré. Ce dernier rejette toutes les accusations et dénonce une justice d'exception. Son absence a mis en colère Appolinaire, âgé aujourd'hui de 51 ans. "Trente-quatre ans après, nous attendons toute la vérité. Nous voulons connaître les noms des commanditaires, des complices, de tous ceux qui ont participé, de près ou de loin, au massacre de notre président, explique Appolinaire. Nous voulons que la vérité soit dite une bonne fois pour toute. Car sans vérité il ne peut y avoir de réconciliation dans le pays."