"Monsieur Z", une partie de cache-cash au procès des douanes

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"Monsieur Z", une partie de cache-cash au procès des douanes

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Palais de justice (tribunal) de Paris, porte de Clignacourt à Paris, 18ème
Palais de justice (tribunal) de Paris, porte de Clignacourt à Paris, 18ème
© Radio France - Stéphanie Berlu

C'est une descente inédite dans les eaux troubles de l'un des grands services de renseignement français que l’on vit depuis bientôt un mois au tribunal judiciaire de Paris. On y juge six anciens chefs douaniers et leur aviseur, un informateur hors normes : "Monsieur Z".

"Monsieur Z" est tombé en 2016 avec ses agents traitants de la DNRED (Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières) après une saisie douteuse un an plus tôt de 43 tonnes de café et d'une valise de cash. Il leur est reproché une escroquerie en bande organisée, un détournement de fonds publics, l’importation de marchandises contrefaisantes et d'avoir fourni de faux documents administratifs

Quand l’opération "Aurore" tourne au scandale

Ce sont les douanes judiciaires d'Ile-de-France qui ont récupéré le traitement de la saisie inédite en France de leurs collègues de la DOD (Direction des Opérations Douanières, bras armé de la DNRED) de 43 tonnes de café contrefait, en 2015. Ce café robusta de piètre qualité, réparti dans des milliers de paquets d’une grande marque française, a été saisi dans un entrepôt près de Paris. L’affaire n’est ni simple ni classique. Car les gabelous franciliens émettent rapidement des doutes sur cette pêche miraculeuse de leurs collègues : certes on a affaire à un trafic, mais le café en est-il bien l’objet ?

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Ils savent que les services américains et un attaché des douanes à Dubaï ont lancé une alerte sur une cargaison de cigarettes de contrebande à destination du Havre, justement dans une partie des containers ciblés par les services de la DOD pour ce café de contrefaçon en provenance du Vietnam. L’opération est baptisée "Aurore". Mais les gabelous franciliens se rendent compte que les huit containers signalés n’ont pas été réellement contrôlés : ils n’en trouvent aucune trace administrative.

800.000 euros en cash dans un bureau

L’unité judiciaire des douanes signale alors à la justice cette suspicion de montage : cette importation frauduleuse, la saisie de café, aurait pu avoir été montée de toutes pièces et pourrait avoir abrité en réalité l’arrivée de plusieurs tonnes de cigarettes de contrebande, passées sans encombre. À l’été 2016, les gendarmes perquisitionnent non seulement le siège du service de renseignement des douanes à Ivry-sur-Seine et le siège régional à Rouen à l’échelon régional, mais aussi le domicile du principal informateur et en suivant, les domiciles et les bureaux des chefs de poste des opérations douanières du Havre.

Ils y découvrent d’abord 93.000 euros en petites coupures au domicile de l’aviseur, l’informateur incontournable des douanes à cette époque, Zoran Petrovic. Puis près de 800.000 euros en cash, dans une valise, sont débusqués dans le bureau du chef de poste du service de renseignement des douanes du Havre, Pascal Schmidt. Deux montres de luxe et plusieurs milliers d’euros sont également saisis aux domicile du chef de poste ainsi que chez son adjoint, qui se suicidera quelques semaines après l’éclatement de ce scandale.

"Monsieur Z", roi de la logistique pour le service public... et pour le crime organisé

Au procès, dans la salle d'audience depuis bientôt quatre semaines, "Monsieur Z", c'est Zoran Petrovic. Une carrure imposante d'ancien soldat serbe. Il écoute attentivement, souvent assis au second rang dans la salle d'audience. "Z" fait des allers retours à la barre pour s'expliquer sur telle ou telle opération douanière douteuse aux yeux de la justice. Il reste souvent évasif, lui le roi déchu de la logistique clandestine qui se serait depuis reconverti dans les travaux publics.

"Z" reconnaît pourtant volontiers qu'il touchait de grosses sommes des trafiquants pour sa capacité à faire rentrer des containers et à les transporter à bonne destination, en France et dans les pays voisins. Et qu'il touchait aussi de belles sommes des douaniers quand il leur proposait d'intercepter certains chargements : près de 300.000 euros empochés en quatre ans, entre 2011 et 2015, plus de 30 affaires réalisées. Du jamais vu de mémoire de douanier. Et à l’époque, personne au sein de la puissante DNRED n’y voyait à redire.

Alors, depuis bientôt un mois, "Monsieur Z" fulmine souvent quand il entend les témoignages de chefs douaniers de l’époque, dont les versions diffèrent de la sienne. Une ancienne cheffe adjointe, par exemple, fait état, des sanglots dans la voix, de ses doutes sur le contenu réel de certains containers qui passaient au Havre sans contrôle substantiel. Et notamment lors de l’opération "Aurore". Zoran Petrovic, lui, jure à la barre qu’il n’y a jamais eu de cigarettes dans les containers en plus du café caché dans des armoires métalliques. Prière de le croire sur parole.

Un bras de fer sidérant entre l’ancien stratège des douanes et la présidente du tribunal

Parmi les prévenus, six anciens chefs de la DNRED, Vincent Sauvalère est le plus véhément pour dénoncer une instruction "totalement à charge", alors que "le trafic de café existait bien". Ancien patron des opérations spéciales des douanes, il a été promu en 2014 à l'office anti-fraude européen à Bruxelles. C'est lui, Vincent Sauvalère, qui avait présenté "Monsieur  Z" au chef de l'antenne du Havre en 2011. C’est lui aussi qui est à l’origine des identités et immatriculations multiples de Zoran Petrovic, dont il explique qu’elles ont été données comme des "alias" pour éviter qu’il soit repéré par les services "concurrents" (Douanes, Police, Gendarmerie), qui partagent le même fichier central des informateurs. Son attitude à la barre a fini par excéder la présidente du tribunal, Bénédicte de Perthuis. Lundi dernier, 23 mai 2022, on a assisté à une joute qui a sidéré même les plus anciens des avocats présents.

Vincent Sauvalère, a tenté d'expliquer que le trafics de café contrefait (les 43 tonnes saisies) qui a été démantelé en 2015 était bien réel, qu’il y a eu d’autres affaires dans les pays voisins de la France qui portaient sur des contrefaçons d’autres grandes marques. Il justifie l’intérêt d’avoir un aviseur au cœur de la chaîne logistique des organisations mafieuses, expliquant que c’est même très exactement ce qui lui était demandé à l’époque, et que c’est ainsi que procèdent nombre de ses homologues à travers la planète.

De toute évidence, la présidente n'était pas vraiment convaincue par cette argumentation, Bénédicte de Perthuis le coupant à chaque phrase ou presque : "Répondez précisément à mes questions […] oui je sais, vous êtes très fort, le meilleur, mais là, c'est moi qui pose les questions [...] Et vous y répondez sinon on ne va pas pouvoir continuer comme ça". Vincent Sauvalère revient pourtant à la charge : cette histoire proviendrait d’une vengeance des douaniers judiciaires qui "nous détestaient", dit-il. "On m'a accusé de corruption pendant quatre ans, on a épluché ma vie, mes comptes, je vivais dans un petit appartement en Belgique, je roule dans une vieille voiture, c'est honteux", martèle-t-il.

L'encombrante valise de cash de "Z" et la cécité de son agent traitant normand

Appelé à son tour à la barre, l’ex chef de poste des douanes du Havre, Pascal Schmidt, a passé ce mercredi 24 mai 2022 près d'une heure à tenter d’expliquer pourquoi il ne croyait pas à l’histoire des cigarettes de contrebande signalées par les Américains qui seraient passées dans les containers avec le café de contrefaçon.

Assis au deuxième rang, l’un des prévenus chuchote que "des signalements comme ça, on a en avait effectivement toutes les semaines. Très peu de signalements s'avéraient payants. Mais, reconnaît-il, à partir du moment où la cargaison n'a pas été vraiment contrôlée et surveillée par nos soins au Havre, c'est compliqué". L’enquête a montré que les containers n'ont même pas passé le portique, officiellement en panne, et ont atterri dans l'entrepôt d'un transitaire qui a assuré le dédouanement des marchandises. Un transitaire lui aussi aviseur des douanes occasionnel… Et c’est ensuite "Z " qui s’est occupé de transférer la marchandise et de l’acheminer vers l’Ile-de-France.

Pascal Schmidt, le chef d’antenne des opérations douanières au Havre a été beaucoup plus expéditif quand il s'est agi d'expliquer comment les gendarmes ont pu saisir une valise avec plus de 700.000 euros en petites coupures dans son bureau, et plus de 20.000 euros chez lui, en plus d'une montre de luxe Rolex et d'une montre Chopard. Pour les montres, "je les ai prises comme un cadeau" de Zoran. "Il y en avait une, la Chopard, c’était pour un collègue. J'ai réfléchi un quart de seconde". Et, poursuit-il, visiblement sans crainte de s'enfoncer un peu plus dans ce que les enquêteurs ont considéré comme un pacte de corruption : "Après cinq ans passés avec Zoran, à s'appeler le jour et la nuit parfois, j'avais... on ne parle pas d'amitié mais de l'empathie. Oui c'est ça, de l'empathie. Alors j'ai accepté. Quand on m'avait présenté "Z", mon nouvel "ami", j'avais pris ça comme un cadeau, c'était en fait un cadeau empoisonné. J'étais totalement sur du hors-norme, totalement hors des clous."

Et pour la valise, l'ancien douanier reprend la même version que lors de sa garde à vue. "Elle était à Zoran Petrovic" ! L'empathie sans doute, là encore. A la barre, Zoran Pétrovic confirme.

  • La présidente : "Mais pourquoi l'avez-vous cachée dans le bureau de votre agent traitant ?"
  • ZP : "Parce qu'on m'avait déjà saisi 93.000 euros chez moi en perquisition. C'était, madame, argent douanes, légal [somme cachée dans son jardin]. C'est pas normal. Alors, j'ai eu peur pour le reste."
  • La présidente : "Mais vous l’aviez mis où cet argent ?"
  • ZP : "ça ... secret".
  • La présidente : "Mais alors, si c'était secret et bien caché, pourquoi les avoir cachés chez votre agent traitant ?"
  • ZP : (regard vers sa traductrice). Pas de réponse. Ni en serbo-croate. Ni en français.

A la suspension d'audience, "Monsieur Z" assure en aparté que ce cash, c'est ce qu'il touchait des organisations criminelles pour ses services.

"Que du café"

"Tout le monde savait. Les douaniers voulaient des saisies. C'est tout, que des saisies. Je donnais saisies". Mais pour les cigarettes, "y’avait pas, non, que du café". Zoran Pétrovic ne précisera pas le ratio entre marchandises de contrebande passées et celles interceptées grâce à ses tuyaux en or. "On est pas non plus obligé de croire un aviseur sur parole", expliquera un peu plus tard à la barre l'un des prévenus qui avait tendu l'oreille avec un demi sourire, à moitié dépité.

On ne saura peut-être jamais à quoi ces quelques 800.000 euros saisis dans un bureau des douanes sur le port du Havre devaient servir. A part pour faire des "cadeaux empoisonnés". L'enquête en est restée là. Le procès des six anciens chefs de la DNRED et de "Z", leur ex aviseur vedette, doit se tenir devant la 11ème chambre du tribunal judiciaire de Paris.