Mort de 27 migrants dans la Manche : un membre du Cross s'explique pour la première fois 

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Mort de 27 migrants dans la Manche : un membre du Cross s'explique pour la première fois 

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Une embarcation gonflable bondée de migrants se dirige vers les côtes anglaises le 13 novembre 2022.
Une embarcation gonflable bondée de migrants se dirige vers les côtes anglaises le 13 novembre 2022.
© Getty - Andrew Aitchison

Il a choisi de sortir du silence malgré son devoir de réserve. Un militaire du Cross Gris-Nez, le centre des secours français mis en cause dans la mort des 27 migrants dans la Manche il y a un an, livre sa version sur le drame.  

Mi-novembre, des éléments du dossier judiciaire publiés par Le Monde et la Cellule investigation de Radio France mettaient en cause les secours français dans la gestion du naufrage qui a provoqué la mort de 27 migrants dans la Manche dans la nuit du 23 au 24 novembre 2021.

C’est le centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage maritimes (Cross), situé sur le cap Gris-Nez dans le Pas de Calais, qui est chargé d’assurer ces opérations. Trois équipes de deux personnes se relaient pour répondre aux demandes de secours.

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En dépit de son statut de militaire qui lui interdit de s’exprimer, un membre de ce Cross a accepté de livrer sa version à la cellule investigation de Radio France, à condition que son anonymat soit protégé. Interview.

CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE : Plusieurs phrases prononcées par une opératrice du Cross et publiées dans la presse ont choqué. Par exemple lorsqu'elle dit en aparté à propos d’un des nombreux migrants qui appellent : “T’entends pas, tu seras pas sauvé.” Comment réagissez-vous à ces propos ?

"Je tiens d’abord à dire que je m’exprime en mon nom et pas au nom du Cross. Je reconnais que ces propos sont injustifiables. Mais il faut aussi parler du contexte. Quand le téléphone est saturé d’appels, qu’il y a toutes ces vies en jeu comme cette nuit-là, comme pendant bien d’autres, cela peut être une façon de lutter contre la pression. Un peu comme un chirurgien qui sort d’une opération de six heures et qui fait des blagues lourdes pour évacuer son stress. Ce n’est pas pour autant qu’on est cynique ou raciste. Notre mission, c’est de sauver des vies, des gens. Que ce soit des migrants ou pas."

L’enquête des gendarmes pointe un autre comportement “inadapté” des personnels du Cross Gris-Nez. Ainsi, le pseudonyme de “Super Migrant”, utilisé pour qualifier le directeur-adjoint du centre (qui a quitté le Cross depuis) a lui aussi jeté le trouble ?

"'Super Migrant', c’est nous qui lui avons donné ce surnom. Parce qu’à chaque fois qu’il était de service, il avait souvent ce qu’on appelle dans notre jargon des grosses 'nuits de migrants' avec beaucoup de départs. Il n’y a rien de raciste là-dedans. Il était très attentif au fait de sauver des vies, que ce soit celles de migrants ou lors d’autres opérations. Il faisait toujours en sorte que les gens soient secourus."

La lecture des retranscriptions téléphoniques qui figurent dans le dossier judiciaire laisse cependant penser que vous ne prenez pas la mesure de la gravité de ce qui est en train de se passer. Avez-vous sous-estimé la situation de détresse qui était celle des migrants ?

"Sans doute, mais il faut se replacer là aussi dans le contexte. On pensait, d’une part, que les secours anglais que nous avions prévenus interviendraient. Et d’autre part, il arrive régulièrement que les situations ne soient pas aussi urgentes qu’on nous le dit au téléphone. Certains nous disent que leur embarcation est en train de couler. Or, quand on arrive sur les lieux, le canot ne prend pas l’eau et le moteur fonctionne. En fait, les migrants demandent à être escortés en Angleterre, car ils savent qu’une fois passée la ligne de séparation des eaux franco-anglaises, les Britanniques envoient un moyen pour les récupérer avant qu’ils n’atteignent la côte. Ça les rassure de se faire accompagner jusqu’à la zone anglaise, car la plupart d’entre eux ne savent pas nager, leur téléphone n’a pas une portée infinie sur la mer ou bien ils n’ont plus de batterie. Mais quand nous proposons de les ramener en France, la plupart du temps ils refusent. Ils nous disent : 'No France, no France. English, English.' Ils ont fait des milliers de kilomètres et sont presque arrivés au but. Ils sont donc à bout."

À 1h58 le 24 novembre 2021, lorsque le Cross reçoit un deuxième appel d’un migrant qui explique que son embarcation est en train de prendre l’eau, pourquoi le Cross contacte les secours anglais au lieu d’envoyer un patrouilleur de la marine, le Flamant, qui se trouvait dans la zone ?

"Le Cross prévient les secours anglais parce que l’embarcation des migrants se trouve alors à peine à 1 kilomètres de la ligne de séparation anglaise. On pense donc que le temps que le Flamant arrive, les migrants seront passés en zone britannique. Par ailleurs, le Flamant était déjà en train d’intervenir sur une embarcation qui avait un problème. On ne pouvait pas se permettre d'enlever ce moyen nautique de nos côtes."

Mais pourquoi ne pas avoir envoyé un autre moyen de secours ?

"Dans le droit maritime, quand une embarcation est en zone française, elle doit être secourue par les Français. Quand elle se trouve dans les eaux britanniques, elle doit être secourue par les Britanniques. Nous pensions que les Anglais allaient intervenir. C’est pourquoi on a conseillé aux migrants de l’embarcation d’appeler le 999 (les secours anglais)."

Un autre bateau, le Concerto, vous a dit avoir vu cette nuit-là une embarcation avec des migrants à bord, mais le Cross lui aurait dit de passer son chemin.

"Cette embarcation n’était pas celle des migrants dont nous parlons. Il s’agissait d’une autre. Il y a eu beaucoup d’autres interventions cette nuit-là. Nous avons eu 40 opérations et près de 600 communications téléphoniques relatives à des situations de détresse en 24 heures. Et il n’y avait que deux opérateurs pour gérer ces appels. Nous avons dû appeler une troisième personne en renfort."

Ce type de situation est-il fréquent ?

"Oui. Il y a de plus en plus d’embarcations qui tentent la traversée avec de plus en plus de monde à bord. C'est devenu ingérable. En moyenne on compte 30 personnes par embarcation. Si vous faites le calcul, sachant qu’il peut y avoir 40 passages par jour, et que plusieurs personnes d’une même embarcation appellent plusieurs fois les secours, vous voyez que le dispositif est saturé. C’est pareil pour les moyens de sauvetage. Si on a, ne serait-ce que 30 embarcations en détresse, avec à bord une trentaine de personnes, cela fait 900 personnes à secourir. Nous n’avons pas assez de moyens."

Ce naufrage est le plus grave qui s’est jamais produit dans le détroit. Que s'est-il passé le lendemain, lorsque vous avez appris que 27 personnes avaient péri ?

"Quand le pêcheur qui a trouvé les corps nous a appelés vers 14 heures le 24 novembre, tout le monde a été rappelé à son poste. On s’est tous regardés et on a compris que ce qu’on redoutait le plus était arrivé. Ensuite, il y a eu le décompte des morts. Le nombre de corps d’hommes, de femmes, d’enfants. Parmi les victimes, il y avait une petite fille de 7 ans qui avait elle-même appelé le Cross. J’ai vécu ça comme un échec. Je me suis dit qu’on n’avait pas su gérer. Je n’ai pas réussi à dormir pendant plusieurs nuits.

Le lendemain, le 25, on a demandé à un hélicoptère de survoler la zone pour vérifier s’il y avait encore des corps. Nous avons fait des calculs pour savoir de quel côté ils avaient pu dériver et on a déterminé plusieurs zones des recherches. Mais on n’en a pas retrouvé. Il manquait beaucoup de gilets sur l’embarcation. C’est peut-être ce qui explique que tous les corps n’aient pas été retrouvés."

Que s’est-il passé ensuite ?

"Le même jour, le 25, les gendarmes sont arrivés pour l’enquête. Ils ont récupéré les enregistrements des communications du Cross. Ils ont conduit des interrogatoires pendant près de six semaines. Et on nous a donné comme consigne de traiter désormais tout appel d’assistance comme un naufrage potentiel."

Précisions de la cellule investigation de Radio France : Le préfet maritime de Cherbourg a quitté ses fonctions en août 2022. Sont partis également depuis ce drame : l’opératrice adjointe de quart du Cross Gris-Nez qui était de permanence ce soir-là, son directeur et son directeur adjoint.