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Ni "hétérosexuel", ni "gay", ni "lesbienne" : ces jeunes qui cherchent à s'affranchir des étiquettes

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Des jeunes réunis Place de la République lors de la Marche des Fiertés à Paris le 26 juin 2021
Des jeunes réunis Place de la République lors de la Marche des Fiertés à Paris le 26 juin 2021
© AFP - JANAI TREJO / HANS LUCAS

Ils ont entre 17 et 20 ans, sont lycéens ou jeunes étudiants et préfèrent ne pas utiliser d'étiquette pour définir leur orientation sexuelle ou leur identité de genre, encore fluctuante. À l'occasion du "mois des fiertés", ils nous racontent pourquoi.

"Tout ce que je peux vous dire, c'est que je ne me considère pas comme hétéro. Je ne peux pas vous donner plus de détails. Ce n'est pas que je ne veux pas, mais je n'en sais rien", lance Floriane, 19 ans, étudiante en classe préparatoire dans un lycée parisien. Un panini à la main, elle déjeune aux abord du Panthéon avant de retourner en cours.

Depuis combien de temps ne se dit-elle plus "hétérosexuelle" ? Elle n'a pas de date en tête. "C'est l'accumulation de petites choses qu'on faisait dans notre enfance. On savait, pour nous, ce qu'on était, mais les autres ne comprenaient pas car ils ne nous donnaient pas cette option-là", raconte-t-elle. N'ayant jamais vécu de longue relation amoureuse, elle ne sait pas si elle est attirée uniquement par les femmes, si elle peut l'être par certains hommes, ou bien encore si elle est asexuelle (ressentir peu ou aucun désir sexuel). Elle préfère pour l'instant garder le flou : "c'est compliqué, ça prend du temps et ce n'est pas forcément nécessaire" de se définir, dit-elle.

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Se définir au-delà de l'hétérosexualité

À ses côtés, son ami Clarisse, 18 ans, de longs cheveux blonds sur les épaules. Elle s'est, elle aussi, longtemps considérée comme hétérosexuelle, mais se dit aujourd'hui plutôt bisexuelle : "Au début, on ne m'a pas laissé le choix. Tout le monde m'a classée hétéro, donc je n'ai jamais eu de doute [sur le fait] que j'étais attirée par les garçons. Mais il y avait autre chose…", raconte-t-elle. "Aujourd'hui, je pense que je suis plutôt bisexuelle, mais comme Floriane, c'est fluide, je n'en sais rien…"

"Quand on écoute les adolescents et les jeunes qui entrent dans l'âge adulte, il y a une remise en question [du fait] de se définir exclusivement et d'abord par l'hétérosexualité", analyse Yaëlle Amsellem-Mainguy, sociologue chargée d'études à l'Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire (Injep). "On observe un processus [sociétal] qui permet de plus en plus de se définir, ou au contraire de refuser de se définir, dans une seule orientation sexuelle", ajoute-t-elle.

Rebecca, 19 ans, est dans ce cas-là : "Je me définis comme homosexuelle, parce j'ai toujours été attirée par des femmes. Mais j'aime aussi me laisser la possibilité d'être attirée par des personnes du genre contraire et je ne suis pas fermée à d'autres expériences", s'épanche la jeune femme, elle aussi étudiante dans le 5e arrondissement de Paris.

Remettre en question la binarité de genre

Oscar, 18 ans, est en terminale. Assigné femme à la naissance, avec un autre prénom, il se considère aujourd'hui comme un "homme", "transgenre*". "Au fond, je l'ai toujours su. Mais j'ai réussi à me l'avouer à moi-même l'année dernière, et je suis sorti du placard cette année", raconte-t-il. Si c'est important pour lui qu'on le genre au masculin, ce que certains de ses professeurs font déjà, "mon orientation sexuelle, on verra plus tard, parce que je n'en sais rien!", balaye-t-il d'une phrase.

Difficile en effet, de définir précisément qui on aime, quand on cherche encore qui on est. "Le fait de mettre des noms sur tout ça n'a pas trop de sens", ajoute Diane, femme "bisexuelle" qui se dit attirée davantage par "une personnalité" que par un genre, ou un physique. Ce samedi 25 juin, Oscar participera pour la première fois à la Marche des Fiertés à Paris, ex-Gay Pride, organisée dans la capitale depuis 1981. "C'est mon père qui me l'a proposé", lance-t-il enjoué.

Une jeune femme brandit une pancarte lors de la Marche des Fiertés à Toulouse, le 9 octobre 2021.
Une jeune femme brandit une pancarte lors de la Marche des Fiertés à Toulouse, le 9 octobre 2021.
© AFP - Jean-Marc Barrere / Hans Lucas

Viv, qui vient de passer son bac à Lyon, préfère aujourd'hui ne pas choisir entre être un homme, une femme, ou utiliser le terme "non-binaire**" : "J'ai toujours été très androgyne. J'ai accentué au fil du temps mon côté féminin, sans pour autant commencer une transition. J'estime que je suis encore en construction par rapport à mon identité de genre." Assignée homme à la naissance, elle a raccourci son prénom de naissance et préfère aujourd'hui qu'on utilise le pronom "elle" pour la définir, même si elle n'en a pas encore fait la demande au lycée.

Pour ce qui est de son orientation sexuelle, c'est là aussi encore flou. "J'ai toujours été attirée par des garçons, et d'ailleurs, je ne suis sortie qu'avec des garçons. Mais j'ai du mal à me définir, car si je me dis gay, j'intègre le fait d'être un garçon, et si je me dis hétéro, j'intègre le fait d'être une fille. C'est compliqué. Je n'ai pas envie de m'enfermer dans une case pour le moment."

Sarah, 18 ans, a vu les choses évoluer récemment au sein de son groupe d'ami(e)s, ou plusieurs personnes ont revu leur orientation sexuelle, ou leur identité de genre : "Je pense qu'il y a une évolution de la société qui leur a permis d'être plus à l'aise avec ça", confie-t-elle. "Depuis une grosse dizaine d'années, la binarité est interrogée", confirme Yaëlle Amsellem-Mainguy. "Elle devient dicible, et légitime à être racontée dans de plus grandes proportions."

"Dans les entretiens qu'on peut mener", poursuit la sociologue, "on voit le besoin pour toute une partie de la jeunesse de ne pas être dans des cases, et de pouvoir jouer des catégories. De ne pas être défini pour toute la vie."

"Internet permet de jouer des identités"

Si de nombreux adolescents et adolescentes se posent des questions sur leur orientation sexuelle ou leur identité de genre, "la légitimité de le dire devant les potes n'est pas évidente partout", commente Yaëlle Amsellem-Mainguy. "Internet permet [alors] de jouer des identités, notamment pour les jeunes des milieux populaires. Cela permet aussi de s'ouvrir, de découvrir des pans entiers de la sexualité, notamment quand l'entourage ne le permet pas", poursuit-elle.

Elle cite notamment les réseaux sociaux comme Discord, où l'on peut échanger avec d'autres internautes sur différents "salons" de discussions thématiques ; Instagram, où de nombreux influenceurs et influenceuses LGBTQIA+ racontent leur quotidien (parmi lesquels le jeune chanteur Bilal Hassani ou les "jumeaux homos" suisses du compte Paint, pour ne citer qu'eux) ; ou encore la plateforme de streaming Twitch. Internet permet enfin de se mettre dans la peau d'un ou d'une autre, et de voir "ce que ça donne, si on est légitime, les réactions des autres", quitte à parfois trop s'exposer, analyse encore Yaëlle Amsellem-Mainguy, co-autrice de l'ouvrage "Les jeunes, la sexualité et Internet" (Ed. Les Pérégrines).

L'identité queer

Liam, 20 ans, étudie la sociologie à Boulogne-Billancourt, et a longtemps cherché la bonne étiquette pour se définir : "Par exemple, je me disais que j'étais 'agenre', donc que je n'avais pas de genre. Mais après, je me suis dit que ça ne me convenait pas. Ensuite, je me suis dit que j'étais 'gender fluid', que je passais d'un genre à l'autre, mais pareil ça ne me convenait pas. Alors on finit par abandonner."

Liam estime que "ces étiquettes sont importantes au début, quand on se rend compte qu'on n'est pas hétéro et qu'on se cherche. Mais à partir du moment où ça devient très détaillé, et où on ne considère plus [le genre et la sexualité] comme des spectres, ça peut être handicapant". Finalement, quand on lui pose la question de son identité de genre et de son orientation sexuelle, la réponse est "queer, parce que ça laisse la possibilité à de nombreuses choses". Queer, le "Q" du sigle LGBTQIA+. Un terme militant, issu de l'anglais et qui regroupe les identités de genre et les orientations sexuelles minoritaires.

Ces questionnements sur l'identité ont-ils des conséquences sur l'entrée dans la sexualité des jeunes ? "Jusque dans les années 1990, y compris les personnes non-hétérosexuelles entraient dans la sexualité par l'hétérosexualité, ou reportaient [cela] à des âges plus tardifs, en cohérence avec leur orientation sexuelle. Aujourd'hui, il y a moins un report d'entrée dans la sexualité pour les jeunes de sexualités minoritaires", conclut Yaëlle Amsellem-Mainguy. "Même si", nuance-t-elle, "beaucoup de ces jeunes vivent encore des violences", avant, pendant ou après leur coming-out. Concernant l'âge d'entrée dans la sexualité, il reste stable, depuis des années, autour de 17 ans.

*transgenre : personne dont l'identité de genre ne correspond pas au sexe biologique.

** non-binaire : personne qui ne considère ni exclusivement homme, ni exclusivement femme.