Nicolas Mathieu : "Ce qui aiguise un œil, c'est de se sentir entre deux mondes"

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Nicolas Mathieu : "Ce qui aiguise un œil, c'est de se sentir entre deux mondes"

Par
Nicolas Mathieu
Nicolas Mathieu
© AFP - Camille Cier / Hans Lucas

Nicolas Mathieu continue à saisir le territoire et l’esprit de son temps, à travers les retrouvailles de deux êtres nés au même endroit, mais aux trajectoires opposées. "Connemara" est en compétition pour le 48e Prix du Livre Inter.

Hélène a 40 ans, elle est diplômée. Elle a une maison d'architecte, une famille comme on en voit dans les magazines. Ce qui l'attire dans les rendez vous clandestins avec Christophe, qu'elle n'avait pas revu depuis 20 ans, c'est l'inversion de leur place dans l'échelle des prestiges. Ils viennent de la même jeunesse à Cornécourt. Ils étaient la vedette, le beau gosse, champion de hockey sur glace. Et aujourd'hui, il est commercial dans une entreprise d'aliments pour chiens quand elle est cadre dans une entreprise de conseil. C'est à ce point de rencontre que se situe le roman, et on verra que la chanson de Sardou, elle, participe à ce point de rencontre.

Un point de friction entre deux mondes

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Nicolas Mathieu est là, à cheval sur une ligne de front entre le monde d'où il vient et celui ou il a atterri, où il côtoie des gens qui ont fait des études plus longues, et qui se sentent davantage à leur aise dans l'époque. Ce sentiment d'être à cheval sur cette ligne de fracture, l'auteur le trouve particulièrement fertile.

L'histoire d'Hélène, c'est l'histoire de quelqu'un qui a quitté son milieu, avec la honte que cela a pu générer : "L'histoire d'un transfuge c'est quelqu'un qui refuse son héritage, c'est une trahison. Et puis, le temps passant, je pense que on a honte d'avoir eu honte. C'est pas tellement qu'on se réconcilie, c'est qu'on se met à comprendre les gens qu'on a jugé.

Cette migration d'un monde à l'autre, elle produit des situations d'entre deux réalités, c'est à dire qu'on ne sera plus jamais du monde dont on est parti. Mais on ne sera jamais non plus du monde dans lequel on arrive parce que on n'y est pas né et que les jugements qu'ils portent et qui sont évidents pour eux, on voit à quel point ils sont humiliants pour le monde d'où on vient."

On est dans des positions constamment d'avocat du diable et de décalage perpétuel

"Terre brûlée au vent des landes de pierres"

La chanson de Michel Sardou donne donc son titre au roman. Souvent, les chansons dans les livres sont générationnelles. Elles disent de quelle époque on est. Ici cette chanson est plutôt sociale que générationnelle : "Ce qui m'intéressait dans cette chanson, c'est le malentendu et l'œcuménisme, c'est à dire qu'elle est partagée à travers les générations, à travers les classes sociales. Tout le monde la connaît, l'a entendue, fredonnée. C'est quelque chose qui nous est commun. Il n'y a pas tant de choses que ça qui nous sont communes. Et en même temps, cette chanson là, c'est le lieu aussi de grands malentendus et de fractures.

C'est la chanson qui clôt toutes les fêtes de H. E. C.. Donc c'est une chanson qui s'écoute un peu au second degré, qui est aussi une histoire de potaches, de réseaux, etc et en même temps, elle est écoutée dans des mariages, dans les bals du 14 juillet, dans des voitures, sur Nostalgie etc. Dans le lieu même de ce qui nous est commun. Il y a des lignes de démarcation et c'est ça qui m'intéresse parce que c'est ça que je raconte dans mes bouquins.

Donc Les Lacs du Connemara, ça dit un peu ça. C'est un symbole de cette curiosité que j'ai pour ce qui nous unit et ce qui nous fait fusionner, même par moments et en même temps ce qui reste des écarts irréductibles."

Nicolas Mathieu avec Eva Bettan

10 min