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Nordahl Lelandais au bord de "l'effondrement narcissique"

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La famille d'Arthur Noyer, pour le meurtre duquel Nordahl Lelandais est jugé, pénètre dans la salle du procès, à la cour d'assises de la Savoie (7 mai 2021)
La famille d'Arthur Noyer, pour le meurtre duquel Nordahl Lelandais est jugé, pénètre dans la salle du procès, à la cour d'assises de la Savoie (7 mai 2021)
© AFP - PHILIPPE DESMAZES

Le verdict est attendu ce mardi soir aux assises de la Savoie pour Nordahl Lelandais qui comparait depuis le 3 mai pour le meurtre d’Arthur Noyer, un jeune militaire qu’il avait pris en stop à Chambéry, dans la nuit du 11 au 12 avril 2017. Lundi, les psychiatres ont remis leurs conclusions, inquiétantes.

Une fois encore, ce lundi soir, l’accusé a répété qu'il n'avait jamais eu l'intention de tuer Arthur Noyer : "Ce que je vous ai expliqué, c’est ce qu’il s’est passé". Une phrase sibylline qui tranche avec les longues explications des experts autour de la notion "d’effondrement narcissique". 

Les psychologues se souviennent d’un entretien particulier qu’elles ont eu avec Nordahl Lelandais en février 2018, deux mois après sa mise en examen, et alors qu’il avait constamment nié être à l’origine de la mort d’Arthur Noyer jusque-là. "Un monde s’écroule ce 14 février" racontent-elles, quand, acculé par des éléments de preuve, il passe aux aveux et reconnait avoir donné la mort au jeune caporal. "Avant, il n’existait que ce qu’il racontait, mais quand je le rencontre, le 16 février, je vois un homme effondré, saisi, et je mettrai 45 minutes avant qu’il puisse verbaliser des choses. Il y avait quelque chose de l’ordre du chaos, à ce moment-là. C’était quelqu’un d’abattu, qui pleurait, et qui dira à la fin qu’il est très touché par les parents d’Arthur Noyer. Et il a été hospitalisé en psychiatrie le soir-même".

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Il s’est ainsi montré sous cet aspect de vulnérabilité, et on saisit ce qu’est un effondrement narcissique : c’est le gouffre abyssal (L'un des psychologues qui ont examiné Nordahl Lelandais)

Effondré mais jouissant de ses meurtres 

"Est-ce que, s’il nie encore aujourd’hui le meurtre d’Arthur Noyer", c’est-à-dire l’intention d’avoir voulu le tuer, "c’est qu’il ne peut pas reconnaitre être à l’origine de tels faits qui conduiraient à son effondrement, ou est-ce par dissimulation ?" prolonge le président de la cour d’assises. "Je dirais un peu les deux", hésite la psychologue. "À la fois, Il attend d’être confronté aux preuves, et de jouir de ça. Et il tente au maximum de se préserver. Et en même temps, il est effondré_._ Mais j’ajouterais qu’il mesure quand même ce qu’il est, et ce qu'il se passe. Lors de la reconstitution à laquelle il participe le 14 février, sur la scène des coups portés à Arthur Noyer, il y a un moment d’errance et après il se réorganise rapidement. Parce qu’il vit également dans un chaos social. Ce qu’il a fait, on en parle dans toute la France. Il ne peut pas y échapper."

Chaos social et même un chaos général, prolonge le docteur Danet. "Il se protège, il ne va pas trop loin pour ne pas aller trop mal. C’est de l’autoprotection narcissique. Il a des stratégies pour aller bien, mais il s’est aperçu qu’elles ne sont pas toujours efficaces, justement parce qu’elles passent par une recherche de sensations de plus en plus fortes. Sa protection, c’est donc de ne pas livrer d’éléments projectifs. C’est dangereux pour lui de parler. Alors que c’est quelqu’un d’intelligent, mais il n’a pas les ressources émotionnelles pour le faire. Ça le conduirait au suicide" tranche l’expert. 

"Mais il ne s’est pas suicidé quand il a livré ses premiers aveux" relève le président. "Certes", indique le psychiatre, "mais il est tout de même tombé de la falaise ! Il a été hospitalisé et un an plus tard, il en est remonté. Il ne s’est pas suicidé parce que ça n’a pas été au-delà. S’il avoue le meurtre, s’il chute une nouvelle fois, le risque serait immense" diagnostique l’expert. "Même quand ses amis le supplient de dire la vérité ?" insiste le président. "Le dévoilement émotionnel est vraiment trop dangereux pour M. Lelandais, le clivage est trop important" tranche le psychiatre. 

Lelandais s’en tient donc à sa ligne de défense comme une ligne de survie. Peu importe si elle ne tient pas face aux évidences du dossier criminel, tant qu’il n’y a pas de preuves formelles pour le confondre, il s’accroche. Pourra-t-il un jour évoluer ? Une perspective thérapeutique sera sinon illusoire, du moins compliquée, concluent les experts, pessimistes. 

L’accusé attend donc son verdict ce mardi soir

Il encourt une peine de 30 années de réclusion criminelle pour le meurtre d’Arthur Noyer, ou 15 ans si les jurés adhèrent à ses improbables explications d’un décès du jeune caporal à la suite de "violences volontaires ayant entrainé la mort sans intention de la donner". 

Puis Lelandais rejoindra sa cellule, à l’isolement au centre de détention de Saint-Quentin-Fallavier, dont il a raconté lundi soir son quotidien : aucun contact à l’exception de sa mère et de son frère, de l’aumônier et d’une visiteuse de prison, "une dame qui m’apporte du soutien" raconte l’accusé. "On s’écrit, on se voit, ça me sort de mon isolement, de mon quotidien, ça me permet d’avancer." Lelandais n’a aucun incident dans son rapport de détention, il est "poli et courtois avec le personnel", il n’a accès à aucune activité, juste quelques minutes de promenade dans une cour vide de 25 m². En cellule, il suit des cours par correspondance : histoire, math, français. "C’est assez limité, mais je suis investi" expose Lelandais qui passera son diplôme du Brevet National le mois prochain. 

Puis une nouvelle épreuve l’attend, l’an prochain, devant les assises de l’Isère cette fois, où il répondra de l’enlèvement et du meurtre de Maëlys commis en août 2017, quatre mois après la mort d’Arthur Noyer, dans cette spirale de recherche de sensations de plus en plus fortes, vraisemblablement.