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"Nous sommes des millions d'obituarophiles" : l'art ignoré du faire-part de décès se raconte dans un livre

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Les passionnés de faire-part de décès sont des obituarophiles
Les passionnés de faire-part de décès sont des obituarophiles
© Radio France

L'avis de décès et le faire-part sont un genre littéraire à part entière. Informatifs, émouvants, poétiques, insultants, ils sont une plongée dans les histoires de famille et dans la société, si bien que le journaliste du "Monde" Denis Cosnard en a tiré un livre dans lequel il s'amuse à les décortiquer.

Peut-on être passionné par les faire-part et avis de décès ? Oui, on appelle ça l'obituarophilie. Les pages des annonces dans les journaux, dans les magazines municipaux et sur Internet sont le terrain d'observation des "obituarophiles". Ces textes, bien souvent courts et très informatifs (famille, défunt, lieu d'inhumation) sont un art à leurs yeux, car ils peuvent se transformer en exercice d'écriture, de style, qui a la particularité de raconter énormément de choses sur la personne disparue, ceux qui écrivent l'hommage, et la société. 

On évoque ainsi la vie d'un mort, son parcours familial, professionnel, ses qualités, "avant qu'ils n'aient plus jamais d'importance". On y passe des messages aussi : "Elle a succombé à la Covid-19. Pour l'amour du ciel, portez ce satané masque." On s'y combat parfois également, comme quand la femme et la maîtresse d'un même homme publient leur faire-part dans le même journal à quelques jours d'intervalle, ouvrant la voie à une bataille juridique. Ou enfin, plus cocasse, on y apprend sa propre mort, comme l'acteur américain Errol Flynn, qui aurait ensuite commenté : "La nouvelle m'a un peu refroidi, si vous me passez l'expression." 

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Toute l'histoire de ce genre à part est racontée par le journaliste du "Monde" Denis Cosnard, qui vient de publier "L'annonce de ma mort est très exagérée", aux éditions du Cherche-Midi. Et si le numérique a pris l'avantage sur le papier, si l'annonce de la mort d'un proche est plus souvent faite via Facebook ou Twitter que par un faire-part envoyé par la Poste, le geste de prendre la plume, ou de prendre le temps de chercher les mots justes, pour annoncer le départ d'un proche n'est, selon lui, pas près de disparaître.

FRANCE INTER : Comment en est-on venu à annoncer publiquement la mort de nos proches ?

DENIS COSNARD : "Le faire-part ou l'avis de décès est un genre littéraire ignoré ou qui s'ignore, qui n'est pas étudié à l'université, qu'on ne se trouve pas en librairie comme le roman, qui n'est pas enseigné aux collégiens comme le sonnet, mais c'est un genre littéraire. Ça a d'abord été un genre oral, avec ces personnes, les crieurs, qu'on payait pour aller colporter cette nouvelle dans les quartiers. Et puis, petit à petit, ça a pris, sans doute au début du 17e siècle, une forme écrite et avec ce qu'on appelait les billets d'enterrement. Il s'agissait à la fois d'annoncer la mort d'une personne, mais aussi d'inviter les personnes qui le voulaient à un rendez vous, l'ultime rendez-vous ("Vous êtes prié d'assister à l'enterrement de feu...").

Ensuite, la forme a un petit peu changé au fil des siècles. Aujourd'hui, les faire-part de décès ne sont plus tellement envoyés par courrier. Les avis de décès ne sont plus collés au coin des rues. On les trouve dans la presse, sur les sites Internet et les réseaux sociaux, avec une nouvelle liberté et donc une nouvelle façon d'annoncer la mort qui survient, moins figée. Une liberté que tout le monde ne saisit pas, mais on peut faire des textes plus longs, en couleurs, avec photos. On n'a plus les contraintes liées au format papier, à l'imprimerie et au colonage."

Pourquoi va-t-on lire les avis de décès selon vous ? Pourquoi s'y intéresse -t-on, sans même connaître forcément le mort ? 

"Parce que c'est à la fois un sujet éminemment essentiel, la vie et la mort, et ça nous parle souvent de gens qui viennent de mourir à côté de chez nous. Donc c'est à la fois un sujet fort, intense et proche. Je suis obituarophile, et nous sommes des millions à l'être, à les lire, et même parfois à commencer la lecture des journaux par ces pages-là. Ce sont des pages extrêmement variées, en particulier dans la presse locale, tout à fait essentielles, parce qu'elles nous parlent de ce qu'il y a de plus intime et de plus fort. Et puis, il y a une curiosité. 

Il y avait un psychologue qui conseillait de faire cet exercice qui consiste à imaginer ce que vos proches diront de vous à votre enterrement. D'ailleurs, cela pousse certains à prendre eux-mêmes la plume, de peur de ce que les autres pourraient écrire à leur place. On en trouve un nombre respectable, selon une tradition de liberté qui commence à être assez ancienne liée aux francs-maçons, aux anticléricaux. Ça donne des faire-part parfois surprenants et un peu affriolants."

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Le faire-part et l'avis de décès racontent des choses sur le défunt, mais disent aussi beaucoup de choses des proches qui les écrivent.

"Bien sûr. Les avis de décès sont écrits par des vivants pour d'autres vivants. Et on y parle de mort. La phrase de Claude Lanzmann, 'la nomination des choses est la sépulture même', résume bien l'essence même de l'avis de décès. Mais il n'y a pas que ça. Il y a aussi la façon de présenter le défunt. C'est là où la liberté existe. En quelques lignes, on imagine des gens qui sortent de l'ordinaire. 

J'étais tombé sur l'annonce du décès de ce monsieur qui était juste présenté comme 'le bureau des solutions'. Est-ce un surnom donné par ses enfants ? On ne sait pas. Ou cet autre homme qualifié de 'dernier zazou de Saint-Germain-des-Prés'. Ça permet de rêver. Au moment où il s'agit de résumer une vie en quelques mots, on les choisit évidemment avec beaucoup de soin. Quand le défunt est un personnage un peu original, la famille tient à ce qu'il y ait de l'originalité dans ces quelques lignes définitives.

Et puis, on pourrait faire une thèse sur l'évolution de la société française, de la famille, à travers la liste des 'perdants', ceux qu'on retrouve en haut du texte. Traditionnellement, on mettait d'abord les hommes, puis les femmes. Maintenant on commence par le noyau familial le plus proche et on élargit, jusqu'aux amis, aux animaux de compagnie, parfois aux maîtresses, aux amants..."

La majeure partie du temps, on ne met en avant que le positif dans ces textes, même si vous avez trouvé lors de vos recherches, des vengeances et règlements de compte, et des injonctions surprenantes.

"C'est quand même excessivement rare, parce qu'effectivement à l'heure dernière, on choisit les mots les plus les plus positifs, même pour des gens dont le parcours a pu être cabossé et parfois détestable. Mais de temps en temps, on règle les comptes. J'avais retrouvé cette histoire autour d'un américain, Leslie Ray Charping, qui a eu une vie visiblement douloureuse pour ses proches et dont la fille a rédigé un avis de décès en 2017 qui était d'une violence incroyable. Elle écrit qu'il a vécu 29 ans de plus que prévu et beaucoup plus qu'il ne le méritait, et elle détaille les raisons pour lesquelles son père a vécu trop longtemps. Elle a réglé ses comptes de façon très publique avec son père, mais c'est exceptionnel. 

D'autres choses m'ont frappé, pas extrêmement répandues mais qui existent et se développent : les messages politiques. J'ai été amusé de découvrir des faire-part datant d'avant l'élection de Donald Trump, avec marqué "e_n mémoire de x, votez Trump_", ou au contraire "ne votez pas Trump". Ou sur celui de cette dame, avec écrit "à la perspective de devoir voter pour Donald Trump ou Hillary Clinton, elle a préféré se confier à l'amour éternel de Dieu".

En France également, j'ai pu trouver des messages, pas forcément de politique politicienne, mais qui ont un sens politique, sur le droit à mourir dans la dignité par exemple. Dans le chapitre que je consacre à des textes qui ont été refusés par certains journaux (mais publiés tout de même dans d'autres). Jean de Menthon, est présenté comme "jeune résistant dès 1940, ancien élève de l'ENA", et "indigné par la multiplication en cours des milliardaires".