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Nouvelles spécialités au lycée : le flop de la discipline numérique

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Numérique et sciences informatiques (NSI) est l'une des spécialités que les élèves abandonnent le plus, juste après Littérature, langues et cultures de l'Antiquité.
Numérique et sciences informatiques (NSI) est l'une des spécialités que les élèves abandonnent le plus, juste après Littérature, langues et cultures de l'Antiquité.
© Maxppp - Vanessa MEYER

Parmi les 12 enseignements de spécialité qui existent, c'est l'un de ceux que les élèves abandonnent le plus, presque autant que le latin. Décevant pour cette nouvelle discipline au lycée, alors que les besoins en informatique sur le marché du travail sont colossaux.

C'est en ce moment que se tiennent les conseils de classe au lycée. Les élèves de seconde doivent choisir leurs trois spécialités pour l'année prochaine et les élèves de première doivent en abandonner une sur les trois. Parmi les 12 enseignements de spécialité qui existent, l'un d'eux était totalement nouveau et suscitait beaucoup d'attentes : "Numérique et sciences informatiques" (NSI). Mais c'est l'une des spécialités que les élèves abandonnent le plus, juste après Littérature, langues et cultures de l'Antiquité. 

22 min

Plus de moitié des élèves de première qui suivent la spécialité Numérique et sciences informatiques, NSI, l'abandonnent au bout d'un an. Ils étaient 53,8% l'an dernier. C'est ce que s'apprête à faire cette année Adam qui va passer en terminale. "Au bout de quelques mois je savais que j'allais arrêter la NSI", se justifie-t-il. "Je m'attendais à quelque chose de plus moderne. J'en ai parlé un petit peu avec mes amis, c'est un peu pareil pour eux, ils s'attendaient à des choses plus concrètes et plus ludiques, pour apprendre quelques trucs et un peu plus en rapport avec ce que nous, les jeunes, on fait sur internet." 

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Adam est déçu par le contenu mais aussi par le matériel : "Le matériel, ça joue", dit-il, "parce que les ordinateurs ne sont pas très performants. C'est un peu décourageant d'avoir un ordi qui ne marche pas très bien." Le président de l'Association des professeurs de mathématiques de l'enseignement public (APMEP), Stéphane Planchenault, confirme le manque de moyens pour équiper les lycées : 

Sur la plan du matériel, c'est dramatique ! Il n'y a pas eu de dotation supplémentaire pour cet enseignement et les salles informatiques sont utilisées pour les autres matières également.

"On a pris du retard"

Adam raconte que dans son groupe de spécialité NSI, "le professeur a fait un sondage récemment, sur une vingtaine d'élèves, quatre ou cinq continuaient l'année prochaine". Une désaffection qu'observe aussi Charles Poulmaire, professeur de NSI dans un lycée des Yvelines et président de l'Association des enseignants d'informatique de France (AEIF), une association récente, apparue avec la discipline.

Il n'a pas réussi à convaincre tous ses élèves de poursuivre l'apprentissage de l'informatique. Selon lui, comme cette nouvelle spécialité n'est pas indispensable pour accéder à certaines filières de l'enseignement supérieur, les élèves restent sur des disciplines qu'ils connaissent. "Ils se réfugient dans un choix classique avec des visions du post-bac issues de leurs parents, de leurs frères et sœurs. Ils reproduisent un ancien système par peur de la nouveauté. On leur explique que maintenant les choses sont en train de changer mais ça change lentement !", regrette Charles Poulmaire. "Parfois on aimerait que ça aille plus vite parce qu'on a pris du retard. Quand on voit ce qui se passe au niveau européen, c'est vrai qu'on a pris un peu de retard. Il faudrait qu'on insiste un peu plus, que l'on crée plus de postes d'enseignants."

Un Capes d'informatique a été créé l'an dernier mais la spécialité n'est pas enseignée dans tous les lycées. Par conséquent, les établissements de l'enseignement supérieur ne peuvent pas l'exiger. La nouvelle classe préparatoire MP2I "Mathématiques, Physique, Ingénierie et Informatique" qui vient d'être créée pour la rentrée 2021, met l'accent sur les sciences informatiques et numériques mais accepte des élèves qui n'ont pas forcément suivi la spécialité NSI en terminale. 

"On fait face aussi à la concurrence des autres matières", ajoute Charles Poulmaire, "puisque l'enseignement d'informatique, la NSI n'est enseignée qu'en Première, alors que toutes les autres disciplines, maths, physique, SVT... sont enseignées au collège donc les élèves sont habitués. Ce qu'il faudrait c'est qu'on puisse avoir un enseignement d'informatique en seconde, voire au collège."

"Fort taux d'insertion professionnelle"

Du côté du ministère de l'Éducation nationale, le directeur général des affaires scolaires se veut optimiste. "En 2019, 8,1% des élèves avaient choisi NSI en spécialité en première", précise Edouard Geffray à France Inter. "En 2020, ils étaient 9%. Le premier élément intéressant, c'est que l'on a une spécialité qui a fait irruption dans le paysage et qui a attiré quasiment un élève sur dix, avec une progression importante en un an. Nous n'avons pas de chiffres consolidés pour cette année mais les premières remontées que nous avons sur les intentions des familles semblent confirmer la poursuite de cette progression sur la classe de première pour la rentrée 2021", estime-t-il.

Je ne suis pas inquiet. C'est la trajectoire normale d'installation d'une spécialité nouvelle.

Il reconnaît toutefois que la NSI perd beaucoup d'élèves entre la première et la terminale. "Je ne suis pas surpris", admet-il, "qu'un certain nombre d'élèves ait joué une forme de sécurité et pris des spécialités qui étaient peut-être plus identifiées y compris par les familles. Ils ont donc pris la doublette maths-physique ou maths-SVT plutôt que maths-NSI". En revanche ce qui inquiète davantage le ministère, ce sont les abandons plus importants chez les jeunes femmes. Edouard Geffray poursuit : "Nos lycéennes sont quasiment 60% à abandonner la NSI alors qu'on est à peine à 50 % chez les garçons. Cela veut dire que nous devons travailler sur l'image de la spécialité NSI et de sa nécessaire féminisation. On ne peut pas s'offrir le luxe de perdre 50% des cerveaux dans le domaine numérique et informatique." 

Si la discipline n'est pas suffisamment valorisée auprès des élèves, les débouchés sont considérables, comme le dit le directeur général des affaires scolaires : "Il n'y a absolument aucun doute sur le fait que c'est une spécialité qui débouche sur des filières à fort taux d'insertion professionnelle et des insertions qui sont à la fois intéressantes avec des progressions de carrières et des niveaux de rémunération qui sont également attractifs. C'est pour cette raison que nous avons, collectivement en France, un travail à faire, et qui ne dépend pas que de l'Éducation nationale, sur l'attractivité de ces métiers et donc sur l'intérêt des spécialités qui leur correspondent."