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Obama a dit "Il faut le faire maintenant" : l’ex-patron de la CIA John Brennan raconte la mort de Ben Laden

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L’ex-patron de la CIA John Brennan.
L’ex-patron de la CIA John Brennan.
© Radio France - Grégory Philipps (Zoom)

Il y a dix ans, dans la nuit du 1er au 2 mai 2011, les forces spéciales américaines tuaient Oussama Ben Laden, l'architecte principal des attentats du 11-Septembre. Retour sur cette nuit restée dans l'histoire avec John Brennan, l'ancien patron de la CIA et conseiller antiterroriste de Barack Obama.

Le leader d'Al-Qaïda ayant été localisé dans une résidence située à Abbottabad au Pakistan, c'est le président des États-Unis de l'époque, Barack Obama, qui a pris la décision de lancer ce raid. Il existe d'ailleurs une photo restée célèbre où l'on voit Obama, son vice-président Biden et d'autres responsables réunis dans la Situation Room de la Maison Blanche, en train de suivre l'opération militaire en direct. Sur cette image figure John Brennan, l'ancien patron de la CIA. En mai 2011, l’ancien espion est le conseiller antiterroriste du Président américain. Il a raconté à notre correspondant aux États-Unis Grégory Philipps son souvenir de ce jour-là.

FRANCE INTER : Dans votre livre "Mon combat contre le terrorisme, Diriger la CIA" (paru chez Talent en mars 2021), vous évoquez le jour de la mort d’Oussama Ben Laden. Vous écrivez que c’était l’opération la plus intense, la plus secrète et la mieux planifiée de votre carrière. Vous l’avez suivie depuis la Situation Room de la Maison-Blanche. Pouvez-vous nous raconter ces 72 heures ? 

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JOHN BRENNAN : "À l’époque, j’étais le principal conseiller antiterroriste du Président Obama. Depuis des années, la CIA travaillait très dur pour trouver des indices permettant de nous  conduire jusqu’à la cache de Ben Laden. Dans les mois qui ont précédé l'assaut contre ce complexe situé à Abbottabad, au Pakistan, la CIA nous a régulièrement tenus informés des renseignements qu'elle parvenait à collecter. Et à un moment donné, le président Obama a dû prendre une décision. Fallait-il agir ? Comment ? Et ce alors que nous n’avions pas la certitude absolue que Ben Laden se trouvait bien dans ce complexe résidentiel. 

Le Président nous a demandé d’étudier toutes les options possibles. Par exemple viser le complexe avec un missile. Mais cela aurait entrainé la mort de nombreuses victimes civiles, avec le risque que Ben Laden nous échappe. Donc, quelques semaines avant l'assaut proprement dit, nous avons décidé de mener une opération avec les hélicoptères des forces spéciales américaines. Il y a eu énormément de préparation et beaucoup de réunions à la Maison-Blanche jusqu’au jour de l’opération. Heureusement, la mission a été menée avec une précision, un courage et une compétence extraordinaires. Et Ben Laden a donc été puni. Mais quand nous avons eu confirmation de sa mort, il n’y avait pas chez nous de joie ou de célébration. C’était un moment grave et solennel. Celui qui était considéré comme le cerveau principal des attentats du 11 septembre 2001 avait enfin été châtié." 

Pourquoi avoir choisi cette date ? Pourquoi cette nuit-là ? 

"Quand nous avons finalement pris cette décision de mener l’assaut au moyen d’hélicoptères venus d’Afghanistan jusqu’au Pakistan, les militaires nous ont expliqué qu'il serait préférable de le faire selon le cycle lunaire. Le but était que la lumière de la lune soit la plus faible possible. Et donc, tous les 28 jours, nous avions une fenêtre de trois jours pendant laquelle les conditions étaient remplies pour lancer l’opération. Fin avril, cette fenêtre de tir s’est à nouveau présentée. Si on ne l’avait pas fait cette nuit-là, alors tout aurait été repoussé de 28 jours. Et nous étions très inquiets que Ben Laden puisse quitter cette résidence, car tout indiquait qu’il s’y trouvait depuis plusieurs mois. Or, nous savions que les dirigeants d'Al-Qaida changeaient de lieu de résidence régulièrement pour ne pas être localisés et pris. Le risque était que l’information de la préparation d’un raid fuite. Nous avons donc décidé de ne pas attendre plus longtemps, même si nous n’avions pas à notre disposition tous les renseignements que nous aurions pu souhaiter. Mais le président Obama a dit : 'il faut le faire. Maintenant. Nous ne voulons pas qu'il s'échappe'."

La fameuse photo prise dans la Situation Room dans la nuit du 1er au 2 mai 2011. Obama, Biden, Clinton, Brennan pétrifiés par la tension au moment de l'assaut.
La fameuse photo prise dans la Situation Room dans la nuit du 1er au 2 mai 2011. Obama, Biden, Clinton, Brennan pétrifiés par la tension au moment de l'assaut.
© AFP - White House / Pete Souza

Ce jour-là, il y a cette fameuse photo prise dans la Situation Room (NDLR : par le photographe officiel de la Maison-Blanche Pete Souza). Obama est assis près du vice-Président Biden. La secrétaire d’Etat Clinton est présente aussi. Vous êtes debout juste derrière. Quand cette image est prise, que regardez-vous ? Que se passe-t-il à ce moment précis ? 

"Je suis certain que vous aimeriez savoir exactement ce que nous avons vu à ce moment-là et comment nous avons pu le voir. Disons que nous avons pu observer certains événements qui se déroulaient à l’intérieur de cette enceinte. Oui, c'était en temps réel. On pouvait assister à l’assaut tel qu’il se déroulait. C’est la raison pour laquelle on peut lire sur le visage de la Secrétaire d’État Clinton, notamment, de l’inquiétude, et de la gravité. Au fur et à mesure, on ajuste nos plans. Quand l’un de nos hélicoptères s’est écrasé (NDLR : sans faire de victimes), nous n’avions évidemment pas prévu cela. Mais à distance, nous avons pu voir et écouter ce qui se passait : les coups de feu, les explosions. Dans le même temps, nous recevions par oral des rapports immédiats de la part des personnes qui se trouvaient sur le terrain, à l’intérieur de la résidence. Tout nous était transmis. Donc, en plus de ce que nous pouvions voir, nous entendions aussi des choses qui nous aidaient à comprendre ce qui se passait." 

Vous souvenez-vous de l'heure exacte à laquelle vous apprenez que Ben Laden a été tué ? 

"À un moment, quelqu’un nous a dit que la mission avait été accomplie. Mais nos troupes n’étaient pas certaines à 100% que c'était Ben Laden qui avait été tué. La cible ressemblait à Ben Laden, un individu, grand, comme lui. Mais ce n'est que lorsque son corps a été ramené en Afghanistan et que des tests ADN et d'autres types d’analyses ont pu être effectués que son décès a été confirmé. Mais nous étions confiants. Quand nos équipes sur le terrain ont dit : 'Geronimo', on a compris. C’était le mot-clé pour dire qu’ils l’avaient eu. À ce moment-là, nous tous avons ressenti un grand soulagement. Oussama Ben Laden avait finalement été retrouvé et tué."

Je suppose que lorsque vous rentrez chez vous ce soir-là, vous devez avoir le sentiment qu’une page s’est tournée ? 

"Même mon épouse ignorait pourquoi j’étais resté coincé ce jour-là à la Maison-Blanche pendant si longtemps. Dans le cadre de mes fonctions, j’y passais toujours beaucoup de temps évidemment. Mais dans les jours qui ont précédé l’assaut, j’y étais quasiment 24 heures sur 24. Après la fin de cette opération, j'ai appelé ma femme et je lui ai demandé  d'allumer la télévision parce que le Président Obama allait s’adresser au monde. Elle a simplement dit : 'est-ce la raison pour laquelle tu es à la Maison Blanche si tard ce soir ?' J'ai répondu que oui. Et comme beaucoup d’Américains, elle a été très heureuse d’entendre de la bouche du Président que Ben Laden avait été neutralisé. Quand, ensuite, j'ai finalement quitté la Maison-Blanche, il était minuit passé. Mais les rues à l'extérieur bourdonnaient de monde. Il y avait des klaxons. De la lumière dans Lafayette Square (NDLR : le parc situé juste en face de la Maison-Blanche). Les gens criaient et chantaient : 'USA, USA !' et puis 'CIA, CIA !' dans une ambiance très festive. J’ai alors commencé à ressentir l’émotion de ce moment. Des larmes ont coulé sur mes joues. Je venais de réaliser à quel point cet événement était significatif et important."