"On tire jusqu'à ce que le terroriste tombe" : Greg, policier de la BAC, arrivé le premier au Bataclan

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"On tire jusqu'à ce que le terroriste tombe" : Greg, policier de la BAC, arrivé le premier au Bataclan

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Le soir du 13-Novembre, Greg et son commissaire sont entrés les premiers dans la salle de spectacle parisienne, sans vraiment savoir à quoi ils allaient être confrontés.
Le soir du 13-Novembre, Greg et son commissaire sont entrés les premiers dans la salle de spectacle parisienne, sans vraiment savoir à quoi ils allaient être confrontés.
© Maxppp - Christophe Petit-Tesson

Le 13 novembre 2015, deux policiers de la BAC Nuit 75 sont entrés dans le Bataclan dès le début du massacre, avant l'arrivée de la BRI. Ils ont tué l'un des trois terroristes avant 22 heures et leur action a alors stoppé la tuerie dans la salle de spectacle. L'un de ces policiers, Greg, s'est confié à France Inter.

Greg n'est pas du genre à rouler les mécaniques. Plutôt modeste et peu bavard. Il choisit ce pseudo, Greg, pour ne pas donner sa véritable identité**.** Greg est un policier qui aime l'ombre et estime qu'il a "juste fait le taf" ce vendredi 13 novembre 2015, alors qu'il a été le premier à entrer dans le Bataclan, avec son commissaire, en plein massacre. 

Ce soir-là, ils n'avaient sur eux que leurs pistolets de service Sig Sauer et un petit gilet pare-balles classique. Ils n'étaient donc absolument pas équipés pour affronter des terroristes tirant en rafales à la kalachnikov. Mais ils n'ont pas hésité à pénétrer sans plus de protection dans la salle de spectacle et leurs tirs contre un premier terroriste a changé le cours de cet attentat.

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"Les collègues parlent plus fort que d'habitude"

Greg raconte d'une voix posée comment tout s'est enchaîné pour lui, ce vendredi-là. Il venait de préparer le véhicule banalisé avec lequel il pensait patrouiller pour une nuit ordinaire à la BAC75N, la BAC de nuit parisienne. "Et puis, les premiers appels tombent pour le Stade de France, on se met en alerte, évidemment, on attend les consignes pour savoir si on doit se déplacer ou pas." À la deuxième explosion autour du stade, Greg et le commissaire qui est en voiture avec lui se dirigent vers Saint-Denis. Et alors qu'ils roulent à vive allure, sur les ondes radio de la police sont signalés les premiers tirs dans le 10e arrondissement de Paris

"On sent l'importance de l'événement, parce que les collègues parlent plus fort que d'habitude", se souvient Greg. Lui est alors sur le périphérique, porte de Clignancourt, quasiment à la frontière entre Paris et Saint-Denis, et il fait demi-tour pour se rapprocher du 10e arrondissement. Mais "pour nous, à aucun moment on pense que c'est du terrorisme", précise-il. "Le Stade de France, cette explosion, on ne sait pas ce que c'est, et dans le 10e on pense que c'est un règlement de comptes entre bandes." 

Ils continuent à rouler, et au fur et à mesure de leur progression, de nouvelles terrasses sont visées, dans le 10e mais aussi le 11e arrondissements. "Ça crie beaucoup plus fort sur les ondes, on sent la panique au niveau des collègues, on commence à entendre les victimes qui sont tombées, et quand on arrive place de la République, ils annoncent des tirs au Bataclan, donc là on est à 300 mètres du Bataclan, et on arrive sur les lieux très rapidement". 

Arrivée boulevard Voltaire

Il est 21h52 quand Greg et son commissaire se garent boulevard Voltaire, devant le Bataclan, juste à côté du bus aux vitres teintées du groupe Eagles of Death Metal. Les terroristes ont surgi dans la salle de spectacle cinq minutes plus tôt. "On descend de la voiture, le commissaire et moi, et on fait une progression direction l'entrée. Il y a déjà trois ou quatre corps au sol. On entend des tirs de kalach, avec le tac-tac caractéristique de la kalachnikov. Et on voit des gens en panique." À ce moment-là, Greg comprend qu'il ne s'agit plus d'une "rivalité entre bandes", mais n'imagine pas encore qu'il s'agit d'un attentat en cours. Le commissaire demande du renfort sur les ondes radio. Un instant plus tard, les portes du Bataclan s'ouvrent d'un coup, face à eux. 

On a une vingtaine de victimes, de spectateurs qui sortent précipitamment, qui nous foncent dessus, et nous disent : "Y a encore du monde dedans ! Y a encore du monde dedans ! Faut y aller !"

Greg et son commissaire se regardent. "On se regarde avec le patron et on ne se parle pas, parce qu'on se connaît bien. Ça fait quatre ans qu'on travaille ensemble, qu'on fait des interventions classiques. Pas besoin de se parler, on se connaît. Et là, il me regarde. On se fait un signe de tête et puis on y va."

Le commissaire avait aperçu un terroriste armé d'une kalachnikov, juste avant d'entrer. Greg et lui poussent la porte battante, totalement opaque. Et ils entrent. Il est 21h56. "Quand on entre, c'est le silence. Le silence complet. Et des corps partout. Des corps sur deux, trois étages de corps. C'est impressionnant." À ce moment précis, Greg pense qu'il y a des centaines de morts, empilés, et comprend ensuite qu'autour des dizaines de morts, et des centaines de blessés, il y en a aussi des centaines d'autres qui ont fait les morts, dans l'espoir de survivre

Un tir décisif

"Parce que les "terro", une fois qu'ils ont fait quelques rafales, ils allumaient les victimes une par une, au coup par coup. Du coup, les gens pour se protéger, ils faisaient les morts". La salle de spectacle est éclairée d'une lumière crue, qui s'est rallumée au début de l'attaque. Greg et le commissaire distinguent aussitôt un premier terroriste. "On voit le terroriste qui est sur la scène du Bataclan et qui est en train de mettre en joue une victime, un spectateur". Le terroriste en question, Samy Amimour, avait l'air "très calme", précise Greg.

Moi, je tire deux fois. On tire jusqu'à ce que le terroriste tombe.

Aussitôt, avec le commissaire, ils se positionnent pour tirer. "Le patron se met à ma gauche, je me mets à sa droite et on déclenche un tir. Il tire quatre fois. Moi, je tire deux fois. On tire jusqu'à ce que le terroriste tombe et le terroriste finit à terre." Greg se souvient que la tête du terroriste bougeait encore. Greg a visé une dernière fois, "un tir tête pour finir de le neutraliser, et à ce moment-là, ça explose". C'est en fait le gilet du kamikaze qui explose, des impacts de l'explosion se projettent jusqu'au balcon. Il est 21h59. 

"Greg" était brigadier à la BAC75N. Il a été l’un des premiers policiers à entrer dans le Bataclan et à tuer le premier des trois terroristes.
"Greg" était brigadier à la BAC75N. Il a été l’un des premiers policiers à entrer dans le Bataclan et à tuer le premier des trois terroristes.
© AFP - Thomas Coex

Près de six ans après, Greg ne sait toujours pas si cette cartouche a touché le gilet bourré d'explosifs, ou si le terroriste a eu le temps d'appuyer sur le bouton-poussoir avant de mourir. "Peut-être que le procès nous le dira, mais pour l'instant, je suis encore dans l'interrogation", dit-il. 

Juste après l'explosion de Samy Amimour, "on se fait 'rafaler', on se fait tirer dessus depuis le balcon", raconte Greg. Les deux autres terroristes, qui sont à l'étage, ripostent à la kalachnikov. Alors les deux policiers de la BAC75N n'ont d'autre solution que de se replier. "Avec notre gilet pare-balle classique, ça ne fait pas le pli, donc on recule. Ne serait-ce aussi que pour passer les informations, parce qu'on avait coupé notre radio pour ne pas être repérés." Ils ressortent donc donner les informations. À l'extérieur, des renforts sont en train d'arriver. La BRI débarque quelques minutes plus tard, à 22h15. Greg et son commissaire montent une colonne avec leurs collègues de la BAC75N. Une colonne qui sera en appui des hommes cagoulés de la BRI. 

Un "je t'aime" envoyé à sa femme avant d'entrer dans le Bataclan

Il n'y a plus aucun tir à l'intérieur du Bataclan, mais encore deux terroristes qui prennent des spectateurs en otage, Greg entre à nouveau dans la salle de spectacle. Et cette fois, il a pris la mesure du danger et de l'horreur du Bataclan. Avec le commissaire, l'un comme l'autre ont le même réflexe. "Lui a appelé sa femme et moi, j'ai envoyé un petit message à la mienne, juste pour un petit message qui va bien, au cas où. Un 'Je t'aime', tout simplement. Et on est re-rentrés. On savait bien que ça allait être tendu. Voilà." 

Greg est un gaillard, épaules carrées. Ses épaules s'affaissent, imperceptiblement au fur et à mesure qu'il nous raconte son 13 novembre 2015. Sa voix se voile, soudain. "Pour nous ce qui était compliqué, c'était d'entendre les gens appeler à l'aide et ne pas pouvoir les assister. Parce qu'on pouvait pas les aider au début, un fonctionnaire de police décédé au milieu de la fosse n'a aucun intérêt, il fallait qu'on maîtrise les individus." Greg dit combien il était concentré sur sa mission. Mission si difficile. 

Les téléphones sonnaient. C'était des jeunes. On voyait sur le téléphone, "maman", "papa" qui appelaient...

Près de six ans après, il a des images gravées en lui. L'image surtout de "ces deux jeunes filles qui n'avaient même pas 20 ans, ça aurait pu être mes enfants, à un moment je me vois les enjamber et m'excuser de les enjamber, alors qu'elles sont là, elles sont décédées". D'autres images restent. Images de sang, partout, dans la salle, et sur ses mains quand Greg a participé à l'évacuation des blessés, une fois qu'il est rentré la deuxième fois, après son tir décisif contre un premier terroriste. Greg a aussi en mémoire des victimes sauvées, des victimes avec "de grosses grosses blessures". "On y repense, et on vit avec", souffle-t-il. Avec cette satisfaction, malgré l'horreur de cette soirée "d'avoir sauvé quelques personnes, ça, ça fait plaisir". 

Beaucoup de survivants considèrent d'ailleurs Greg et son commissaire comme des héros, tout autant que la BRI, qui a été plus médiatisée. Greg, lui, préfère rester modeste. "On n'est pas des héros, on a fait le boulot, terminé." Quelques mois après les attentats du 13 novembre 2015, Greg a quitté la BAC75N. Il travaille aujourd'hui dans un service d'élite, au SDLP, le service de protection des personnes. Depuis début septembre, Greg suit à distance le procès et ne témoignera pas personnellement à la barre. Mais il soutiendra le commissaire qui faisait équipe avec lui ce soir-là. Le commissaire sera entendu ce mercredi devant la cour d'assises, au 10e jour de ce procès des attentats du 13-Novembre. 

Tous nos articles sur le procès des attentats du 13 novembre 2015 sont à retrouver dans notre dossier spécial.