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Parachutage, débauchage et menaces de mort : à Roubaix, une campagne parasitée par les accusations d'islamisme

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L'Hôtel de ville de Roubaix
L'Hôtel de ville de Roubaix
© Radio France - Maxence Lambrecq

Un candidat LR menacé de mort, un lieutenant de Mélenchon qui débarque, une candidate RN passée par tous les partis, une députée En Marche sur la sellette et un élu de Darmanin dissident. Pour ces législatives, la 8ème circonscription du Nord offre un tableau inédit entre Roubaix et Wattrelos.

Sur le marché de Basanos, à Wattrelos, deux silhouettes se distinguent. Deux hommes qui ne viennent pas faire leurs emplettes, ni distribuer des tracts à l’entrée (un arrêté municipal interdit leur distribution dans les allées). Il s’agit de deux policiers en civil, armés, musclés, sur le qui-vive. Ils tournent autour d’Amine Elbahi, 26 ans, costume bleu marine, chemise blanche, candidat LR, un paquet de tracts sous le bras. Fin janvier, ce fils d’ouvrier a reçu en quelques jours des dizaines d’appels anonymes et autant de menaces de mort. Il était au cœur du reportage de Zone interdite, diffusé sur M6, le 23 janvier dernier intitulé : "Face au danger de l’islam radical, comment l’État défend la République ?".

On y découvre, notamment, un magasin vendant des poupées sans visage. Dans son témoignage face à la caméra, Amine Elbahi dit avoir alerté la mairie et la préfecture à propos d’une association de soutien scolaire soupçonnée de dérive islamiste. "Moi, j’ai dénoncé une minorité, et les habitants l’ont parfaitement compris", assume aujourd’hui le jeune juriste. "D’ailleurs beaucoup me remercient d’avoir dit tout haut, ce que tout le monde pense tout bas. La mise sous protection policière n’a pas changé ma façon de faire campagne, mais elle m’a beaucoup affectée parce que c’est, d’une certaine manière, la démocratie qui est atteinte."

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Le candidat LR Amine Elbahi apparait dans le reportage de Zone Interdite sur Roubaix, diffusé en janvier dernier
Le candidat LR Amine Elbahi apparait dans le reportage de Zone Interdite sur Roubaix, diffusé en janvier dernier
© Maxppp - IP3 PRESS

"Opportuniste"

"Il a sali Roubaix." Voilà comment la plupart des candidats réagissent à cet épisode. Et nombreux sont ceux qui l’accusent d’avoir utilisé ce reportage pour gagner en notoriété et monter sur la scène politique. "C’est un opportuniste, il est venu gratter à la porte de tout le monde, d’abord chez LREM, puis chez Zemmour et enfin chez LR", croit savoir le candidat sans étiquette, Aymeric Paco, élu aux municipales sur la liste de Gérald Darmanin à Tourcoing. "Même les gens de son propre parti ne l’aiment pas, parce que quand tu salis Roubaix, c’est l’immobilier qui prend un coup. Pour moi, ce n’est pas un débat : on est une ville de diversité, les gens se mélangent, travaillent ensemble, font de l’associatif ensemble."

Pas de problème, non plus, pour le candidat de la "Nouvelle union populaire", David Guiraud : "On s’en prend à des commerçants qui vendent des poupées ! Moi j’ai vu cette dame, elle vend aussi des culottes, et personne n’en fait tout un foin. On n’est pas en face de gens intégristes, qui ont un agenda politico-religieux, c’est pas vrai ."

"C’est horrible, ce que j’ai entendu sur la ville"

Les réactions les plus surprenantes émanent des représentants d’Emmanuel Macron et Marine Le Pen. La députée sortante, Catherine Osson, ancienne socialiste, élue en 2017 sous l’étiquette En Marche, se dit "sincèrement triste" qu’Amine Elbahi soit placé sous protection policière, tout en ajoutant : "Quand on en arrive là, à un moment, il faut se poser des questions. Quand on en arrive là, c’est qu’on n’a pas eu le bon message, ça, c’est clair." Elle ajoute :"J’ai eu le cœur brisé quand j’ai entendu Zemmour dire après que c’était l’Afghanistan à une heure de Paris. Vous croyez sincèrement que les gens auraient voté pour moi si on était en Afghanistan. C’est horrible ce que j’ai entendu sur la ville."

Catherine Osson, candidate à sa réélection
Catherine Osson, candidate à sa réélection
© Radio France - Maxence Lambrecq

Devant l’Hôtel de ville de Roubaix, nous retrouvons l’étonnante candidate du RN, Rachida Sahraoui. Élue sur la liste socialiste au Conseil régional en 2010, membre du Parti radical de gauche, candidate deux ans plus tard contre Marine Le Pen aux législatives à Hénin-Beaumont, elle est élue en 2015 sur la liste UMP-UDI de Xavier Bertrand aux régionales, avant donc de rejoindre le Rassemblement national pour ces élections législatives, avec lequel elle partage "90 à 95% du discours".

"Faut laisser les vivres les gens", clame-t-elle. "Nous sommes des Français, musulmans, notre religion nous regarde. La gauche a parqué, excusez-moi l’expression, voire même ghettoïsé des endroits, et aujourd’hui on vient pleurer, on vient crier à l’islamisme. Non, je suis désolée. Ce qu’il faut montrer du doigt, c’est la pauvreté qui engendre ce genre de demandes, et là, éventuellement on pourra discuter". Pas question, donc, pour elle de rejoindre sur ce sujet le discours de Marine Le Pen, d’Eric Zemmour ou de Nicolas Dupont-Aignan. Tous deux ont d’ailleurs leurs candidats ici : Lisa Verlande (Reconquête) et Maël Camerlynck (Debout la France).

Rachida Sahraoui, candidate RN aux législatives, aux côtés de sa suppléante (à droite), Marie-Chantal Blain
Rachida Sahraoui, candidate RN aux législatives, aux côtés de sa suppléante (à droite), Marie-Chantal Blain
© Radio France - Maxence Lambrecq

Une cible de choix pour Jean-Luc Mélenchon

Lors du premier tour de la présidentielle, le candidat des Insoumis a rassemblé 52,5% des voix à Roubaix. "Il était direct élu Président de la République", s’amuse son porte-parole et candidat, David Guiraud. À 29 ans, le collaborateur parlementaire de la France insoumise à l’Assemblée compte obtenir son propre siège. Originaire de Seine-St-Denis, habitant Paris, il assume son parachutage. Il y a, selon lui, un rejet des élites locales . "C’est bien d’être du coin, mais si c’est pour faire la retraite à 65 ans, à quoi ça sert ? C’est bien de connaître les gens, mais si ce n’est pas pour bloquer les prix ou augmenter les salaires, à quoi ça sert ?" . Son argumentaire est rodé.

Le candidat Nupes David Guiraud
Le candidat Nupes David Guiraud
© Radio France - Maxence Lambrecq

C’est la première fois, depuis des décennies, que la gauche part unie dans cette circonscription. David Guiraud espère doubler, dès le premier tour, la députée sortante, En Marche, Catherine Osson, qui écume les marchés, les fêtes associatives. "J’ai face à moi un Parisien qui se déplace ici avec un GPS", tacle-t-elle, "qui croit encore qu’on a de la fumée qui sort de nos usines, qui a oublié tout un pan de notre histoire économique, et qui est un peu condescendant à l’égard de ma population."

L’ancienne enseignante a choisi de ne pas mettre le visage d'Emmanuel Macron sur sa profession de foi. Elle espère profiter de son ancrage local, du soutien du maire de Wattrelos, Dominique Baert, sans se faire d’illusion : "le seul sujet, c’est le pouvoir d’achat". Tous les candidats s’accordent sur ce point. "Tout le reste ne pèsera que très peu le jour du vote."

Il y a aussi 3 autres candidats dans cette circonscription qui regroupe la ville de Wattrelos et la quasi-totalité de Roubaix : Françoise Delbarre (Lutte Ouvrière), Christian Vermeersch (Parti animaliste), Samuel Tandonnet (Parti pirate).