Publicité

Payés à ne rien faire : l'étrange situation de milliers de salariés des entreprises occidentales en Russie

Par
Ikea fait partie des enseignes fermées au public mais qui continuent à employer leurs salariés
Ikea fait partie des enseignes fermées au public mais qui continuent à employer leurs salariés
© AFP - PAVEL PAVLOV / ANADOLU AGENCY

Alors que des dizaines d’entreprises occidentales ont annoncé la fin de leurs activités en Russie, environ 200 000 de leurs salariés sont toujours payés dans le pays. Entre crainte de saisie et espoirs de retour, les sociétés ne coupent pas le robinet des salaires.

Marina* travaille comme designer chez Ikea à Saint Petersbourg. Du moins elle y travaillait vraiment jusqu’au 3 mars dernier, quand la société suédoise a annoncé, brutalement, qu’elle fermait ses 17 magasins en Russie. Depuis, Marina va toujours au bureau tous les jours. Son salaire est toujours payé. Mais la situation devient étrange. "Les 2 ou 3 premières semaines c’était très amusant", explique la jeune femme. "Nous faisions de la formation, nous laissions libre court à notre créativité. C’était même très agréable parce qu’il n’y avait plus la pression du travail. Mais maintenant j’ai l’impression d’être enfermée sous une cloche comme dans un reality show. Et ce n’est que lorsque vous partez du travail, que vous sortez de cette cloche que vous redevenez une personne réelle".

"Je n’ai jamais été dans un environnement de travail aussi heureux"

Le cas de Marina est loin d’être isolé. Ils seraient aujourd’hui plus de 200 000 salariés de sociétés occidentales en Russie à être ainsi toujours payés, mais sans activité ou presque. Passées les dernières livraisons à honorer et les opérations de maintenance, il ne leur reste quasiment plus rien à faire. Marina en profite pour se former en langues étrangères. Certains comme Angela, architecte chez Ikea, ont accepté un emploi à temps partiel pour occuper utilement leurs journées. "C'est honteux de le dire", explique Angela, "mais malgré la perspective de perdre mon emploi et toute l'horreur de ce qui se passe en Ukraine, mon travail est devenu un conte de fées. On semble revenus au temps du communisme. Vous n'êtes pas surmené, on vous dit que vous êtes aimé et vous recevez un salaire élevé. Je n'ai jamais été dans un environnement de travail aussi heureux."

Publicité

A écouter les salariés que nous avons contacté, Ikea garde le contact avec eux et agit comme si la société envisageait de rouvrir prochainement. L’enseigne a d’ailleurs annoncé le 9 mai qu’elle maintenant les salaires au moins jusqu’en août. Elle n’est pas la seule. McDonald’s paie toujours ses 62 000 employés en Russie malgré la fermeture des restaurants. Même chose pour le site de production Michelin de Davydovo, à une centaine de kilomètres à l’est de Moscou, dont les chaînes sont à l’arrêt depuis des semaines. Pour les industriels, la production ne pourrait de toute façon pas reprendre en raison de la pénurie de composants. C’est le cas de Renault qui vient d’annoncer la cession de sa participation dans Avtovaz et de son usine de Moscou aux pouvoir publics russes. "Renault a une liste d’une centaine de composants indisponibles actuellement en Russie" explique un bon connaisseur de l’entreprise. En attendant de pouvoir redémarrer, c’est l’Etat russe qui assurera désormais les salaires des 45 000 salariés.

"Beaucoup d’entreprises font le dos rond"

Certains baissent les rideaux de fer alors qu’ils n’ont absolument pas l’intention de quitter la Russie. C’est le cas de Décathlon, qui ferme ses magasins les uns derrière les autres actuellement, au fur et à mesure de l’écoulement des stocks, en raison de l’impossibilité d’assurer un approvisionnement stable. "Il y a très peu d’entreprises qui ont totalement quitté la Russie" explique un représentant de la communauté d’affaires qui a requis l’anonymat. "Le secteur du luxe a tiré un trait sur le pays parce que les sanctions interdisent de vendre des articles de luxe d’une valeur supérieure à 300 euros, et ils n’ont évidemment plus aucun avenir dans ces conditions. Mais beaucoup d’entreprises font le dos rond et attendent de voir ce qui va se passer. Elles ont juste gelé leurs positions", poursuit-il. D’autres se réservent une voie de retour, comme les principaux cabinets d’audit et de conseil occidentaux, qui ont revendu leurs activités à leur staff local, qui continue à travailler sous une autre enseigne.

Si de nombreuses entreprises font le choix de continuer à payer leurs salariés russes, c’est aussi parce que la charge est supportable, dans un pays où le salaire moyen se situe aux alentours de 500 euros, et souvent moins pour un ouvrier d’usine. Reste à savoir combien de temps cette situation peut durer. D’après une étude du Boston consulting group, les investisseurs pensent majoritairement qu’il faudra entre deux et cinq ans avant de pouvoir revenir sur le marché russe. Le gouvernement russe, qui avait évoqué à plusieurs reprises la possibilité de placer sous "gestion externe" – en clair, de saisir, les biens des entreprises qui quitteraient précipitamment la Russie, en parle beaucoup moins ces derniers temps. Le projet de loi tarde à arriver à la Douma et il semble que le texte ait été sérieusement édulcoré. Dans le business comme en diplomatie, il ne faut jamais insulter l’avenir.

*Tous les prénoms ont été modifiés à la demande des témoins