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PHILO – Épidémies et santé publique au XVIIIe siècle avec Montesquieu

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Portrait de Charles-Louis de Montesquieu en 1728
Portrait de Charles-Louis de Montesquieu en 1728
© Getty - De Agostini

Alors que la crise sanitaire révèle les défaillances et les forces de notre système de santé, relisons Montesquieu, l’un des plus éminents philosophes des Lumières, qui nous offre ses réflexions au sujet de l’attitude des peuples et des États face aux maladies et aux épidémies au XVIIIe siècle.

La grande communication des peuples a répandu et répand tous les jours des maladies destructrices - L’Esprit des lois 1748

Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, philosophe à qui l’on doit les Lettres persanes en 1721, précurseur de la sociologie, historien et penseur politique, a constellé le siècle des Lumières de ses œuvres. En effet, dans cette période comprise entre 1715 et 1789 se produisent de grandes mutations sous l’impulsion de penseurs "éclairés" qui s’opposent à la superstition et à l’Église et encouragent la circulation et les échanges d’idées. Cette émulation permettant une interdisciplinarité enfin décomplexée, ouvre des champs d’études infinis aux esprits les plus curieux auxquels appartient Montesquieu, comme le furent également ses amis D’Alembert ou Diderot. 

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Montesquieu se passionne d’abord pour la botanique et l’anatomie puis s’intéresse ensuite à toutes les disciplines comme le prouve l’étendue de ses publications. Le philosophe nous offre des éclairages intéressants et pertinents aux problématiques de notre société moderne, que ce soit dans le domaine du juridique, de la politique, de l’éthique ou du médical. Un thème ô combien d’actualité sur lequel revient le professeur Jacques Battin dans un article de la revue de l’Histoire des sciences médicales qu’il intitule : Montesquieu, les sciences et la médecine en Europe.

La santé publique 

Les hôpitaux sont nécessaires dans les nations riches parce que la fortune y est sujette à mille accidents… Le mal est momentané : il faut donc des secours de même nature et qui soient applicables à l’accident particulier.

Épidémies et maladies vénériennes n’épargnent guère l’époque du grand penseur : au XVIIe siècle, 95% de la population est touché par la variole ou petite vérole qui, bien qu’elle fasse des ravages parmi les enfants, décime également les têtes couronnées d’Europe : Marie II d'Angleterre, l'empereur Joseph Ier d'Autriche, le tsar Pierre II de Russie ainsi que le roi Louis XV meurent de cette maladie. Cette surmortalité incite Montesquieu à s’intéresser particulièrement aux problématiques de la santé publique d’autant plus que bon nombre de ses amis sont atteints de la syphilis ou de la blennorragie. Le philosophe est convaincu qu’il appartient à l’État de décider des mesures à appliquer à la population, une fois prévenu par les professionnels de la santé des risques sanitaires encourus. Et malgré un accès aux soins plutôt réservé aux classes privilégiées, la méfiance des érudits comme de l’ensemble de la population demeure forte à l’encontre des médecins et d’une médecine passablement perfectible ; ce que Montesquieu résume en ces mots : "Ce n’est pas les médecins qui nous manquent, mais la médecine". 

D’autant plus qu’en ce XVIIIe siècle, les philosophes et les médecins commencent seulement à s’intéresser aux questions d'hygiène individuelle et collective, précurseurs de la notion de santé publique. Dans ses Pensées, Montesquieu exprime clairement ses préoccupations notamment au regard des gestes de prévention auprès des "vaccino-sceptiques" de son époque :

Il est très plaisant qu’en Angleterre, lorsqu’il était incertain si l’inoculation de la petite vérole réussirait, tout le monde voulut se faire inoculer, et qu’à présent que le succès en est sûr, personne n’y pense. On aime à avoir fait une chose singulière, et, de plus, on s’entête d’une chose que l’on voit contredite mal à propos ou par de mauvais raisonnements, comme dans ce cas-ci, où l’on voyait les médecins pour et les théologiens contre.

Montesquieu était favorable à l’inoculation de la variole mais alors que l’Angleterre avançait à grands pas dans ce sens, en France il fallut attendre la mort du roi Louis XV en 1774 pour que se généralise l’inoculation à la cour et au reste de la population. La peste frappe aussi durement les villes et les campagnes et dans L’Esprit des lois, Montesquieu procède à une mise en garde à l’adresse de ses lecteurs et des États sur les dangers de la libre circulation dans ces délicates périodes de pandémie. D’ailleurs une grande majorité des États d’Europe a édicté des lois pour se protéger et contenir les épidémies en veillant à leurs frontières par des déploiements de troupes armées "encerclant" les pays infectés afin de prévenir toutes tentatives d’entrer ou de sortie du territoire concerné.

Outre les maladies transmissibles par aérosolisation, les MST (maladies sexuellement transmissibles) étaient répandues parmi la population et chez les "libertins" qui par leurs comportements contribuaient à la propagation de maladies comme la syphilis et la blennorragie plus communément nommée sous la plume de Rabelais, la chaude pisse (ch. p.). 

Dans la lettre 39 de sa Correspondance, datée du 17 novembre 1721, Montesquieu écrit :

Nos médecins sont partagés sur la notion de contagion, mais pour moi qui sais que les ch. p. se communiquent, je suis tout décidé, je voudrais pour tourner en ridicule ces messieurs que l’on proposât ce problème à toutes les Facultés, savoir si la vérole se communique ou pas.

Là  encore la solution, à laquelle la France semble réfractaire pour freiner l’épidémie, nous vient d’Angleterre car le condom reste interdit à la vente dans notre beau pays en ce début du XVIIIe siècle ce dont Pierre Louis Moreau de Maupertuis, naturaliste et philosophe ami de Montesquieu, se plaint :

Il est bien à la honte de notre nation que pendant qu’elle s’applique avec tant de succès à tout ce qu’il y a de frivole dans la galanterie, elle n’ait pas songé à ce qu’il y a de plus réel ; et qu’il vous faut avoir recours aux étrangers pour nous défendre des périls auxquels nous exposent nos belles.

Jacques Batin raconte dans son article comment Montesquieu demande à son ami, Martin Folks de la Royal Society de Londres de lui expédier, outre des livres scientifiques, également des "capotes anglaises" comme en attestent leurs correspondances de l’année 1742.

L’auteur consacre plusieurs autres chapitres savants et plus techniques sur l’anatomie, l’Histoire naturelle et la cécité dont le philosophe souffrait des suites d’une malformation oculaire congénitale et d’une cataracte. Jacques Batin nous dévoile aussi un Montesquieu qui promeut le développement des sciences devant l’Académie de Bordeaux lors d’un discours en 1725 :

Les sciences gagnent beaucoup à être traitées d’une manière ingénieuse et délicate. C’est par là qu’on en ôte la sécheresse, qu’on prévient la lassitude et qu’on la met à la portée de tous les esprits ; souvent on a dit gravement des choses puériles; souvent on a dit en badinant des vérités très sérieuses. 

Montesquieu réussit à force d’enthousiasme et d’opiniâtreté à convaincre la jeune Académie de favoriser l’émulation des étudiants par des prix rémunérés dans les différents domaines d’étude que sont la physique et l’anatomie. Montesquieu n’a alors que 27 ans lorsqu’il obtient un siège à l’Académie de Bordeaux en avril 1716. Douze ans plus tard il vend sa charge pour payer ses dettes et tout juste élu au fauteuil numéro 2 à l’Académie Française, il entreprend une série de longs voyages à travers l'Europe.

Les maladies professionnelles

À partir de 1729 Montesquieu sillonne toute l’Europe, passant par l’Autriche, la Hongrie, l’Italie et l’Angleterre, il se rend notamment en Allemagne, plus précisément aux mines de Hartz. Il rédige deux ans plus tard un rapport sous forme de Mémoires sur les mines et consigne dans sa série d’ouvrages baptisés Voyages, les pathologies graves liées aux conditions de travail imposées dans les mines :

… les mineurs y respirent difficilement. Ceux qui périssent de maladies contractées dans ces mines meurent étiques ou asthmatiques.

Dans un mémoire destiné à enrichir L’Esprit des lois, rédigé entre 1751 et 1754, le secrétaire de Montesquieu note sous sa dictée que l’Allemagne exploite aussi "des gisements de cobalt en Espagne dans la vallée de Gistain dans les Pyrénées, le village se nomme Piels… il ne faut point dire une mine de cobalt, mais mine d’arsenic contenant du cobalt… or celui qui veut tirer du cobalt est obligé de commencer par bâtir un hôpital pour nourrir et entretenir les ouvriers malades, où il y a telle femme qui a eu le bonheur d’avoir 30 maris, souvent après avoir travaillé 7 à 9 mois, ils tombent dans une maladie qui les rend semblables à des squelettes couverts de parchemin."

En penseur politique comme précurseur de la sociologie, le philosophe, soucieux des rapports entre les lois et les maladies, juge ces conditions de travail inhumaines et les dénonce dans un texte qui englobe bien des aspects en lien avec ces drames humains et ce type d’exploitation notamment écologique, économique et sanitaire.  

La nutrition 

Je mettrais bien en question si les hommes ont gagné à la coutume de manger de la chair des animaux au lieu de se nourrir de leur lait et des fruits de la terre. Je suis persuadé que la santé des hommes en a diminué. La viande a eu besoin d’être apprêtée ; il a fallu augmenter la salure et les ragoûts. 

Dans ses Pensées, Montesquieu évoque à plusieurs reprises, parfois avec ironie, les régimes de nutrition de ses contemporains :

Le souper tue la moitié de Paris, le dîner l’autre. 

Ainsi le philosophe préconise de ne pas imiter les Romains qui "se livraient à des orgies alimentaires". Et en cette époque où les diners fastueux sont autant de signes de l’opulence et de la richesse de ses hôtes, Montesquieu remarque qu’… "Il y a des gens qui ont pour moyen de conserver leur santé de se purger, saigner, etc. Moi, je n’ai pour régime que de faire diète quand j’ai fait des excès et de dormir quand j’ai veillé, et de ne prendre d’ennui ni par les chagrins, ni par les plaisirs, ni par le travail, ni par l’oisiveté."

De fait "la frugalité me libère d’une certaine contrainte. Celle de la médecine" écrit Montesquieu qui mourut d’une forte fièvre le 10 février 1755, à l’âge de 66 ans à Paris.

Retrouvez l’article complet de Jacques Battin, Membre de l'Académie nationale de médecine et professeur émérite de pédiatrie et de génétique médicale à l'université Victor Segalen Bordeaux II, sur Montesquieu, les sciences et la médecine en Europe dans le tome 41 de la revue de l’Histoire des sciences médicales éditée en 2007 par la Société Française d’Histoire de la Médecine

Bibliographie sélective