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PHILO – La "Défense des droits des femmes" au XVIIIe siècle avec Mary Wollstonecraft

Par
Portrait de Mary Wollstonecraft du peintre Anglais John Opie
Portrait de Mary Wollstonecraft du peintre Anglais John Opie
© Getty - Ann Ronan

En 1791, alors que les reformes de la Révolution française font débat en Angleterre, Talleyrand affirme, dans un rapport à l'Assemblée, que les femmes ne devraient recevoir qu'une éducation à caractère domestique. L'écrivaine Mary Wollstonecraft lui répond par un essai inédit baptisé : "Défense des droits des femmes".

"Monsieur, J’ai lu, avec beaucoup de plaisir, votre ouvrage sur l’éducation nationale… Pardon de ma franchise ; je crois devoir vous observer que vous avez passé trop rapidement sur ce sujet, vous contentant de le considérer, aussi légèrement qu’autrefois ; quand les droits de l’homme, pour ne pas parler de ceux de la Femme, étaient foulés aux pieds, comme chimériques. Je vous somme donc aujourd’hui de peser ce que j’ai avancé, relativement aux droits de la Femme, et à l’éducation nationale."

Je plaide pour mon sexe, j’en conviens, mais non pour moi-même, Je regarde depuis longtemps l’indépendance, comme le plus grand bonheur de cette vie, et même comme la base de toute vertu.

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Voici les premières lignes d’une longue « épitre dédicatoire » à Monsieur de Talleyrand-Périgord, que la philosophe Anglaise Mary Wollstonecraft publie en guise de préambule d’un essai féministe publié en 1792, l'un des tout premiers du genre intitulé, A Vindication of the Rights of Woman: with Strictures on Political and Moral Subjects (traduit en français par Défense des droits des femmes).

Wollstonecraft vs Talleyrand

Déjà en 1790, Mary Wollstonecraft, enthousiasmée par la Révolution française, publie en réponse à un ouvrage du philosophe Irlandais Edmond Burke critiquant le droit des citoyens à la révolte et redoutant une exportation de ce principe en Grande-Bretagne, A vindication of the Rights of Man (Défense des droits de  l’homme) dans lequel elle se félicite des acquis de la Révolution.

Seulement cet essai Défense des droits des femmes est d’une tout autre intention puisque écrit en réaction à un Rapport sur l’instruction publique de l’ancien évêque d’Autun qu’il présente en septembre 1791 devant l’Assemblée constituante. Et dans son rapport, Monsieur de Talleyrand énonce ses recommandations et formule les réformes à mettre en œuvre concernant l’instruction primaire, l’université et les grandes écoles et précise également les conditions et modalités spécifiques au sujet de l’éducation des jeunes filles :

L’instruction doit exister pour l’un ou l’autre sexe ; cela est trop évident : car puisqu’elle est un bien commun, sur quel principe l’un des deux pourrait-il en être déshérité par la Société protectrice des droits de tous ?

Talleyrand adopte une position "moderne", dictée par les principes d’égalité promulgués dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Cependant en ce qui concerne le statut de la femme, il préconise une éducation adéquate afin de la préparer à devenir la "compagne" de l’homme

Dans l’épitre adressée à Talleyrand, Mary Woolstonecraft énumère point par point, d’une plume vigoureuse et stylée, toutes les réflexions qu’elle développe plus amplement dans son essai, consciente de l’enjeu d’ordre moral autant que politique que constitue l’éducation des filles. Bien que la philosophe s’accorde plus ou moins avec Talleyrand sur la finalité de cette éducation, elle dénonce le conditionnement normatif subi par les femmes dès l’enfance :

"Endoctrinées dès leur enfance à croire que la beauté est le sceptre de la femme, leur esprit prend la forme de leur corps et, enfermé dans cette cage dorée, ne cherche qu’à décorer sa prison… Privées d’une formation adéquate de leur raison, les femmes ne peuvent que sombrer dans l’excès de sensiblerie qu’on leur impute."

Une seule solution pour briser ce schéma : éduquer garçons et filles "sur le même modèle", dans des écoles mixtes, afin que les femmes ne soient plus des "épouses" potiches mais deviennent de véritables "compagnes".

Bien que cette préconisation, concernant le rôle de la femme au côté du mari, puisse indigner les féministes d’aujourd’hui, la philosophe, femme de son époque et adepte de la "raison" comme la vertu d’une bonne conduite de l’existence, se justifie ainsi :

Dans ma réclamation des droits de la Femme, mon principal argument est établi sur ce principe simple, que si la Femme n’est point préparée par l’éducation à devenir la compagne de l’homme, elle arrêtera le progrès des lumières. 

" Car la vérité doit être commune aux deux sexes, ou nous courons le risque de la voir sans effet, par rapport à son influence dans la pratique générale ; et comment veut-on que la Femme y coopère à moins qu’elle ne sache de quelle manière elle doit être vertueuse ? " 

Vertueuse ! Le qualificatif revient fréquemment dans l’essai de la philosophe, car selon Mary Wollstonecraft c’est par une attitude vertueuse acquise comme une habitude que l’on accède à l’indépendance de l’esprit. 

La philosophe recommande aussi les vertus du travail et de la pudeur, vertus cardinales de cette classe moyenne de l’Angleterre de la fin du XVIIIe siècle. Plus étonnant, elle accuse les hommes d'encourager les femmes à s'abandonner aux excès de l'émotion. La « sensibilité » est perçue comme un phénomène physique qui se trouve rattaché à un ensemble de croyances morales précises et l'on considère, selon des études menées par des médecins et des anatomistes, que les femmes sont davantage sujettes à éprouver des émotions. Et cet excès de sensibilité est jugé préjudiciable pour la cohésion de la société. Ainsi elle insiste pour que les femmes reçoivent une éducation fondée sur la raison, une aptitude dont elles sont pourvues comme les hommes et qu’elles peuvent développer grâce à l’éducation. 

Et la philosophe n’hésite pas à s'attaquer à certains auteurs de manuels de bonne conduite autant de son côté du Channel que de l’autre : sa vindicte s’exerce  contre des théoriciens comme Jean-Jacques Rousseau qui affirme qu'une femme n'a nul besoin d'une éducation justement fondée sur la raison. Même reproche qu’elle assène au rapporteur Talleyrand qui est un lecteur assidu et partisan des idées de l'Émile du philosophe Genevois : 

"Mais si les Femmes doivent être exclues de la participation aux droits naturels du genre-humain, et totalement privées de donner leurs voix, du moins dans ce qui les concerne particulièrement, prouvez d’abord, pour vous laver du reproche d’injustice et d’abus, qu’elles manquent de raison : autrement cette tache dans votre nouvelle constitution, la première qui ait été fondée sur la raison, témoignera toujours aux siècles à venir, que l’homme ne peut s’empêcher d’agir en tyran, et la tyrannie dans quelque partie de la société qu'elle lève son front d’airain, détruira toujours la moralité."

Un "féminisme ambigu"

Mary Wollstonecraft ne prône pas une révolution des mœurs. Elle croit aux valeurs du mariage comme « ciment de la société » et souhaite l’application de principes égalitaires d’éducation ainsi que la mixité dans les établissements afin que chacun occupe « sa juste place » :

Ôtez ces restrictions injustes établies dans la société, et la loi commune et naturelle de l’attraction prévalant, les sexes se rangeront d’eux-mêmes à leur véritable place. Aujourd’hui que des lois équitables, vont modeler pour ainsi dire vos citoyens, le mariage peut et doit devenir plus sacré : vos jeunes gens pourront consulter leurs affections en choisissant des Femmes, et vos jeunes filles déraciner la vanité de leur cœur, pour y faire place à un amour honnête.

Et bien que la philosophe milite pour une éducation similaire pour les deux sexes, elle n'affirme pas explicitement qu'hommes et femmes sont égaux :

N'allons pas conclure que je souhaite inverser l'ordre des choses ; j'ai déjà admis que, de par la constitution de leur corps, les hommes semblent conçus par la Providence pour parvenir à un plus grand degré de vertu. Je parle collectivement de l'ensemble de ce sexe ; mais je ne vois pas l'ombre d'une raison de conclure que leurs vertus doivent différer eu égard à leur nature. Si je raisonne logiquement, il me faut soutenir qu'ils sont astreints à la même ligne de conduite, toute simple, et cela, avec la même vigueur que je soutiens qu'il y a un Dieu.

Mary Wollstonecraft soutient des argumentaires qui s’inscrivent dans l’idéal d’une société anglaise religieuse « moderne » où chaque individu est un « croyant » autant qu’un citoyen. 

Posture ou statut, selon les points de vue, compatible avec l’idéal patriotique à la condition d’une continuité d’enseignement, notamment pour les jeunes filles, grâce à une éducation adéquate dispensée par les institutions mais aussi au sein même du foyer. Seulement toutes les inégalités, concernant l’accès aux études supérieures et la différenciation des programmes entre filles et garçons, interdisent cet accomplissement :

S’il faut élever les enfants à entendre les vrais principes du patriotisme, certes il faut aussi que leur mère soit patriote ; et ce saint amour de l’humanité, d’où sort la suite bien réglée des vertus, ne peut être produit que par la considération des intérêts moraux et civils du genre humain. Or, il faut avouer que l’éducation actuelle des Femmes, ainsi que la place où elles se trouvent, leur rend impossible d’acquérir ces connaissances.

Talleyrand, dans une série d’Articles, précise les dispositions relatives à cette question sur la continuité de l’enseignement dispensé aux filles au-delà de l’âge 8 ans :

Article premier : les filles ne pourront être admises aux Écoles primaires que, jusqu’à l’âge de 8 ans.

Et Talleyrand, grand admirateur de l’֤_Émile_ de Jean Jacques Rousseau, est partisan d’un « toit paternel » lieu propice à l’enseignement des filles :

Article II : après cet âge, l’Assemblée Nationale invite les pères et mères, à ne confier qu’à eux-mêmes, l’éducation de leurs filles, et leur rappelle que c’est le premier devoir.

Si la philosophe s’accorde avec le rapporteur sur ce devoir de transmission au sein du foyer qui participe à développer l’esprit patriotique des futures citoyennes, Mary Wollstonecraft réfute catégoriquement les conséquences de ces dispositions, soulignant le paradoxe évident entre la question d’une éducation limitée et « orientée » des filles et les droits politiques des femmes.

Certes Talleyrand, dans son projet, n'a pas tout à fait oublié les femmes puisqu’il ne leur interdit pas le droit à l’instruction mais il affirme que les femmes, par tradition et comme le veut le bon sens, au nom de leur bonheur, de leur intérêt ainsi que par leur nature et leur destination propre, ne doivent pas accéder à la vie politique et publique. Pour la philosophe, les hommes et les femmes sont égaux en dignité morale et par leur capacité intellectuelle. Légitimement, les personnes des deux sexes méritent donc de bénéficier de la même qualité d’instruction et par là même d’un accès aux mêmes sphères d’activité notamment publique et politique pour lesquelles les femmes en sont encore exclues. 

L'accès des femmes à la vie politique

Rappelons–nous qu’en Angleterre, les femmes n'obtiendront le droit à détenir des biens propres qu’en 1882 avec le Married Women’s Property Act : elles pourront dorénavant conserver comme leur propriété personnelle les biens dont elles sont propriétaires avant leur mariage, ainsi que ceux qu’elles ont acquis après ce mariage. 

Si dans le domaine de l’éducation, la « révolution » ne s’est opérée qu’à partir de 1870 avec la création d’établissements secondaires pour jeunes filles et la mise en place de diplômes nationaux, en ce qui concerne les droits civiques, ce n’est qu’en 1928 qu’elles ont pu voter.

Quant à la magistrature, il faut attendre 2004 pour voir une femme siéger à la cours d’appel comme juge de la haute instance judiciaire : Brenda Hale a été la première à intégrer l’Apellate Committee et devenir Lord of Appeal in Ordinary (bien que le terme « Lady of… » existe, il ne fut jamais employé). 

Mary Wollstonecraft souhaite que l’accès aux postes dans la magistrature, comme dans toute la vie politique et publique en général, soit ouvert à toutes les femmes. Situé au centre de ses revendications, la philosophe apostrophe Talleyrand à ce sujet :

Examinez, et songez que je m’adresse à vous comme à un législateur, si les hommes voulant être pris pour juges de ce qui peut faire leur bonheur, quand ils revendiquent leur liberté. Il n’est pas déraisonnable et injuste de subjuguer les Femmes, alors même que vous seriez persuadés que vous travaillez pour le mieux au leur ? De quel droit les hommes s’arrogent-ils les fonctions exclusives de juges, si les Femmes partagent avec eux le bienfait de la raison.

Enfin la philosophe conclue son épitre dédicatoire sur ces lignes :

Je désire, Monsieur, éveiller les esprits en France sur cette matière, et si leurs recherches confirment mes principes, j’espère que, quand on reverra votre constitution, les droits de la Femme seront enfin comptés pour quelque chose et respectés comme ils doivent l’être, surtout lorsqu’il sera bien prouvé, comme cela ne peut manquer de l’être, que la raison exige qu’on fasse attention à leurs plaintes, et réclame hautement justice pour une moitié de l’espèce.

Lors de sa première publication en 1792, Défense des droits de la femme reçoit un accueil favorable et de bonnes critiques dans son pays. Cette même année, l’essai bénéficie d’une seconde édition suivie d’autres, notamment aux États-Unis, avant une traduction en français au mois de mai qui ne rencontra pas le succès escompté malgré les nombreuses féministes du pays. 

La postérité 

Il est exaltant pour les activistes de la cause des femmes d’aujourd’hui de considérer Mary Wollstonecraft comme une « militante féministe » avant l’heure, seulement cela procède d’un « anachronisme conceptuel » car ni le terme, ni la notion n'existaient à son époque. 

Si certaines revendications peuvent peut-être sembler aujourd’hui dépassées, comme l’accès à tous les emplois pour les femmes, voire inadéquates avec les positions féministes actuelles comme le statut de la femme au sein du foyer, Défense des droits des femmes a pourtant influencé d’autres revendicatrices de cette équité ainsi qu’inspiré d’autres écrivaines, citons pour les plus connues, Jane Austen et Virginia Woolf. 

En France, Flora Tristan, militante socialiste et féministe écrit à son sujet dans Promenades dans Londres édité en 1840 : 

"Écoutez cette femme, cette femme anglaise qui, la première, ose dire que les droits civils et politiques appartiennent également aux deux sexes… Mary Wollstonecraft réclame la liberté de la femme comme un droit, au nom du principe sur lequel les sociétés fondent le juste et l’injuste… Mary Wollstonecraft dit qu'elle considère les femmes sous le point de vue élevé de créatures qui sont, de même que les hommes, placées sur cette terre pour développer leurs facultés intellectuelles. La femme n'est ni inférieure ni supérieure à l'homme : ces êtres ne diffèrent, sous le rapport de l'esprit et de la forme, que pour l'harmoniser, et leurs facultés morales étant destinées à se compléter par l'union, ils doivent recevoir le même degré de développement.

Mary Wollstonecraft s'élève contre les écrivains qui considèrent la femme comme un être d'une nature subordonnée et destinée aux plaisirs de l'homme. Mary Wollstonecraft s'élève avec courage et énergie contre toute espèce d'abus… Le livre de Mary Wollstonecraft est une œuvre impérissable. 

Il faut attendre 1798 et la publication posthume du roman, Maria: or, The Wrongs of Woman (Maria, ou, les injustices subies par la femme), pour que Mary Wollstonecraft, s’affirme davantage en auteure féministe.

La philosophe souhaitait écrire une suite à son essai, un deuxième volume à Défense des droits de la femme plus élaboré et réfléchi, mais elle meurt d’une septicémie après des complications suite à l’accouchement de son second enfant, le 10 septembre 1797 à Londres, à l’âge de 38 ans.

Bibliographie