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PHILO - "La flamme d’une chandelle" : une invitation à la déconnexion avec le philosophe Gaston Bachelard

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Gaston Bachelard en novembre 1961
Gaston Bachelard en novembre 1961
© Getty - Keystone-France

Délaissez votre téléphone mobile ou votre ordinateur, éteignez la lumière et allumez une bougie ! Gaston Bachelard vous convie à "La flamme d’une chandelle", titre d’un essai publié en 1961, à une réflexion philosophico-poétique comme une ode à la rêverie, à la fois déconnexion numérique et reconnexion à "l’être".

La flamme est un monde pour l’homme seul.

La Flamme d'une chandelle est le titre du dernier essai du philosophe français Gaston Bachelard qui s’est éteint l’année suivante, en 1962, à Paris. Ce philosophe s’est appliqué pendant plus de vingt ans à écrire et à publier des livres sur la rêverie, la rêverie poétique, capable d’élargir le monde à des images nouvelles portées par le langage et les arts comme formes et puissances de réflexion, de divagation ou de "méditation".

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La flamme has been ? 

Gaston Bachelard, en philosophe de la poésie, nous invite dans son essai au "renouvellement de la rêverie du rêveur dans la contemplation d'une flamme solitaire". Son champ de réflexion ne s’attache pas à diaboliser les opérateurs modernes comme les écrans pourvoyeurs d’images mais bien davantage à faire entendre par les mots, la poétique de l’image de la rêverie car pour Gaston Bachelard :

La flamme, parmi les objets du monde qui appellent la rêverie, est un des plus grands opérateurs d’images.

Dans sa puissance évocatrice et infiniment transcendantale, la flamme s’inscrit dans la verticalité et offre au psychisme du rêveur "une nourriture aérienne, allant à l’opposé de toutes les nourritures terrestres". Dans L'Air et les songes, Gaston Bachelard écrit au sujet du pouvoir et du rôle des images :

Tant qu'une image ne révèle pas une valeur de beauté, ou, pour parler plus dynamiquement, en vivant la valeur de beauté, tant qu'une image n'a pas une fonction pancaliste, pancalisante, tant qu'elle n'insère pas l'être imaginant dans un univers de beauté, elle ne remplit pas son office dynamique.

Pour Gaston Bachelard, philosophe de la poésie, la flamme est l’objet par excellence du pancalisme : doctrine esthétique qui prône que tout doit être considéré sous l’aspect du beau. 

Le philosophe « enquête » sur les rêveries de la flamme car elles concrétisent magnifiquement cet accomplissement psychique. Pour étayer sa démonstration qui n’est pas « rationalisée par de faciles idées générales », le philosophe investit l’objet et réussit par l’évocation d’images et de figures littéraires à traduire toute l’excitation de l’imagination que provoque l’observation voire la simple présence d’une flamme.

Mais ne semble-t-il pas désuet et un tantinet présomptueux d’attribuer tant de « potentiel » de rêveries -à ne pas confondre avec le rêve nocturne- à la chandelle à l’ère de la lumière LED et des écrans 4k ? Tout au contraire objecte le philosophe car …

Les rêves et les rêveries ne se modernisent pas aussi vite que nos actions… Les rêveries de la petite lumière nous ramènent au réduit de la familiarité. Il semble qu’il y ait en nous des coins sombres qui ne tolèrent qu’une lumière vacillante… ainsi toutes nos rêveries de la petite lumière gardent une réalité psychologique dans la vie d’aujourd’hui.

Pour Gaston Bachelard, seule la petite lumière du clair-obscur est apte à réveiller la conscience du rêveur. Afin d’illustrer sa démonstration au gré de quatre chapitres, le philosophe insiste en premier lieu sur toute la difficulté de décrire ce clair-obscur par les mots afin de l’inscrire dans la rêverie. Il note que si le peintre y parvient -comme Rembrandt avec sa toile : Le philosophe en méditation- avec plus ou moins de justesse et de grâce, la tache est bien plus ardue pour l’écrivain qui ne possède que les mots pour matériau.

"Le philosophe en méditation" de Rembrandt
"Le philosophe en méditation" de Rembrandt
© Getty

Le passé des chandelles 

Il me faut dire comment j’ai résisté à la tentation de faire, à propos des flammes, un livre de savoir. Ce livre eût été long, mais il eût été facile. Il eût suffi d’en faire une histoire des théories de la lumière.

Ainsi dans ce petit livre, l’objectif de Gaston Bachelard « est de mettre tous nos documents, qu’ils viennent des philosophes ou des poètes, en rêverie première ». Le philosophe nous raconte toutes les manifestations poétiques et prosaïques des pouvoirs de la flamme qui par sa simple présence invite à la méditation ou à la réflexion et qui absorbe et contient tous les êtres qui le composent comme "un manomètre du sensible" car "devant une flamme, nous communiquons moralement avec le monde".

Voulez-vous être calme ? Respirez doucement devant la flamme légère qui fait posément son travail de lumière.

Et cette lumière perfectible est "inspirante" en pensées-images… 

Gaston Bachelard cite Joseph Joubert, contemporain de Chateaubriand et moraliste, qui dans ses Penseés écrit : "la flamme est un feu humide". De cette conjonction de la flamme et de l’eau, l’écrivain nous rappelle également que les premières lampes à souder étaient parfois nommées des fontaines de feu. L’audace s’avère une évidence chez le poète de métaphoriser ces deux éléments, l’eau et le feu, car bien qu’ils "s’écoulent" différemment, l’observation de l’un comme de l’autre est source d’apaisement. Gaston Bachelard souligne par là même, le rapport temporel qui unit la flamme à l’homme car "la flamme est un sablier qui s’écoule vers le haut" : deux éléments qui disent "le temps humain" puisque "dans la flamme même le temps se met à vaciller". 

Pour Gaston Bachelard, ce rapport de la flamme au temps est celui de la temporalité humaine c’est dire du cycle du vivant, de la vie à la mort. Ne dit-on pas d’une vie qu’elle s’éteint ?

Dans une grande partie de son œuvre, Gaston Bachelard a étudié et évoqué philosophiquement et poétiquement les rêveries en compagnie des objets familiers. Résidant d’un autre « temps » Gaston Bachelard écrit :

"Ceux qui ont vécu dans l’autre siècle disent le mot lampe avec d’autres lèvres que les lèvres d’aujourd’hui. Pour moi, le rêveur de mots, le mot ampoule prête à rire. Jamais l’ampoule ne peut être assez familière pour recevoir l’adjectif possessif. Qui peut dire maintenant : mon ampoule électrique comme il disait jadis : la lampe ? Ah ! Comment rêver encore, en ce déclin des adjectifs possessifs, de ces adjectifs qui disaient si fort la compagnie que nous avions avec nos objets ? L’ampoule électrique ne nous donnera jamais les rêveries de cette lampe vivante qui, avec de l’huile, faisait de la lumière. Nous sommes entrées dans l’ère de la lumière administrée. Notre seul rôle est de tourner le commutateur. Nous ne sommes plus que le sujet mécanique d’un geste mécanique. Nous ne pouvons pas profiter de cet acte pour nous constituer, en un orgueil légitime, comme le sujet du verbe allumer."

Pour étayer puis synthétiser sa réflexion Gaston Bachelard s’appuie sur les écrits d’Eugène Mikowski, psychiatre et psychopathologue français d'origine polonaise, en particulier sur un chapitre baptisé « j’allume ma lampe » extrait de son livre Vers une cosmologie publié en 1936. Gaston Bachelard regrette que cette lampe soit une ampoule électrique dont le fonctionnement est commandé par un interrupteur soumis à la loi du oui (allumé) et du non (éteint) qui se « résume »  par sa binarité radicale. Alors que la lampe à huile, pourvue d’une mèche et de son verre, offre une perfectibilité à la lumière, la dotant ainsi d’humanité et le philosophe ajoute : « l’on gagne toujours à donner aux objets familiers l’amitié attentive qu’ils méritent ».

Bien que le philosophe préfère la chandelle à la lampe, il ne s’en détourne pas et nous confie qu’accumuler « une grande quantité d’images qui disent d’un trait la valeur humaine des lampes » est chose aisée. 

De la chandelle à la lampe, il y a, pour la flamme, comme une conquête de la sagesse. La flamme de la lampe, grâce à l’ingéniosité de l’homme, est maintenant disciplinée. Elle est, tout entière, à son métier, simple et grand, de donatrice de lumière.

Dans Le cinquième et dernier chapitre, Gaston Bachelard se souvient de « ses solitudes du travail, les veillées du temps où, loin de me délasser en de faciles rêveries, je travaillais avec ténacité, croyant qu’avec le travail de la pensée on augmente son esprit », « ce travail de l’écriture face à la page blanche, trop blanche, trop initialement vide pour qu’on commence à exister vraiment en écrivant. » Par ce travail au long cours, l’écrivain navigue à vue et tente à la fois de faire corps et matière de cette solitude amplifiée par deux polarités : d’un côté l’étendue de la page blanche et de l’autre la présence de la lampe ; ce que Mallarmé résume par cette formule dans Brises marines :

… la clarté déserte de la lampe sur le vide papier que la blancheur défend.

En grand rêveur des mots, Gaston Bachelard nous montre dans son essai tout le pouvoir de l'imagination face à l’objet, l'éveil de l'esprit dans la rêverie et enfin la force de la pensée et de ses divagations. On se surprend à imaginer ce qu’aurait écrit Gaston Bachelard au sujet de stériles rêveries face à l’éclairage froid, maitrisé et économe de nos lampes équipées d’ampoule LED... 

En cette ère « d’affairement » et d’emballement permanent, osons rêver que « La flamme d’une chandelle » de Gaston Bachelard puisse nous éclairer sur notre rapport au temps passé devant les écrans qui privent l’homme « technologique » de ses rêveries autant que d’une solitude pourvoyeuse d’images comme autant d’invitations à la « déconnexion » qu’à la reconnexion avec nos « imaginaires» sensibles.

Bibliographie sélective

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