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PHILO – "Les banques de colère" avec le controversé philosophe allemand Peter Sloterdijk

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Peter Sloterdjik à Paris en mars 2010
Peter Sloterdjik à Paris en mars 2010
© Getty - Éric Fougère

Et si les partis politiques et les syndicats étaient les dépositaires de la colère, comme il en est de l’argent pour une banque, à des fins de capitalisation et d’investissement ? "La banque de colère" est un concept singulier développé dans "Colère et temps", un essai du philosophe allemand Peter Sloterdijk.

On comprend aisément que les banques d’un autre type, en tant que points de collecte des affects, peuvent tout aussi bien gérer la colère des autres que les banques monétaires travaillent avec l’argent de leurs clients.

Dans Colère et temps paru en 2006, le philosophe et essayiste allemand Peter Sloterdijk nous raconte les aventures de la colère, d’Homère à Lénine, de la Bible au Petit Livre rouge et de Caïn à Freud. Dans cet essai, le philosophe fait du thymotique – qui est la gestion des émotions telles l’orgueil, la dignité, le ressentiment, ou relatives à l'humeur, à l'agressivité, à la passion– le moteur de toutes les actions, qu’elles soient d’ordre social ou politique des individus. Le philosophe qui suscita une vive controverse en 1999 avec une conférence intitulée Règles pour le parc humain : une lettre en réponse à la Lettre sur l'Humanisme de Heidegger, s’interroge ici sur les processus et dispositifs qui gèrent la colère, certes émotion millénaire, mais à l’ère moderne.

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La Banque de colère

Pour Peter Sloterdijk, comme il existe des banques où l’on dépose son argent, l’on confie aux partis et aux syndicats cette émotion qu’est la colère, sous forme de revendications sociales ou politiques que l’on souhaite voir fructifier comme un placement, comme un investissement.

La forme de projet de la colère est capable de prendre la forme d’une banque. Nous désignons ainsi l’absorption des capacités locales de colère et des projets de haine dispersés au sein d’une instance générale dont la mission, comme celle de toute banque authentique, consiste à servir de réceptacle et d’agence de mise en valeur de placements.

Le philosophe explique que les projets de vengeance peuvent se maintenir d’une génération à l’autre et que lorsque s’opère ce transfert, une "économie de la colère authentique s’est alors formée". Cette organisation devient un objet de production qui revêt la forme de provisions, de comptes comme des capitaux susceptibles d’être investis, comme une banque ou une caisse d’épargne en adoptant la forme d’un projet collectivement organisé. 

Ainsi pour le philosophe, le Parti Communiste est le premier établissement d’un "système bancaire non monétaire" puisqu’il offre la défense des intérêts de la classe ouvrière en échange d’un bulletin de vote ou de l’adhésion par le biais de la cotisation à la carte. 

Pour Peter Sloterdijk, les partis politiques …

… doivent être conçu comme des banques de colère qui, si elles connaissent leur affaire, font avec les placements de leurs clients des profits relevant de la politique du pouvoir et de la thymotique.

Cette capitalisation de la colère, qui trouve son origine dans la vengeance ou la rancœur, porte ses fruits en un retour sur investissement qui se traduit par des mouvements protestataires. Seulement comme Peter Sloterdijk le précise :

Avec la création d’une banque de colère (conçue comme un dépôt d’explosifs moraux et de projets vengeurs), les différents vecteurs sont contrôlés par une régie centrale dont les exigences ne s’accordent pas toujours avec les rythmes des acteurs locaux et des actions locales.

La monétisation et les archives de la colère

Peter Sloterdijk explique que "les petits porteurs de colère et de rage organisés localement" sont vivement critiqués par les banquiers de la colère car "les actions d’agence locales de la rage relèvent de la dépense aveugle car sans profit adéquat". Et le plus souvent, comme le constate le philosophe, ces "épanchements anarchiques des énergies de colère", qui n’ont pas trouvé de dépositaire, sont neutralisés par l’intervention des forces de maintien de l’ordre :

Il ne sert donc à rien de détruire les cabines téléphoniques ou de mettre le feu à des voitures si l’on ne poursuit pas ainsi un objectif qui intègre l’acte de vandalisme dans une perspective "historique". 

"La colère des destructeurs de cabines et des incendiaires se consomme dans sa propre expression  et le fait qu’elle se régénère par des réactions sans douceur de la police et de la justice n’ôte rien à son aveuglement. Elle se contente de dissiper le brouillard avec un bâton."

Pour le philosophe, les actions de ceux qui pratiquent le "petit artisanat de la colère" sont vouées à l’épuisement dans "des travaux bâclés entrainant de lourdes pertes". À l‘inverse seuls les grands projets murement réfléchis, orchestrés par des metteurs en scènes suffisamment "calmes et diaboliques" dotés d’une vision à long terme et capables d’engendrer suffisamment d’énergie d’action, peuvent atteindre le niveau de la politique mondiale. Le philosophe écrit sur ce degré supérieur d’organisation de la colère :

Quand on est actif en tant que révolutionnaire professionnel, c’est-à-dire comme employé d’une banque de colère, on n’exprime pas ses propres tensions : on suit un plan. Cela suppose que les affects de la colère soient totalement soumis à la stratégie d’entreprise.

En clair lorsque la colère monte et passe du "stade de son accumulation locale et de sa dépense ponctuelle à celui de l’investissement systématique et de la croissance cyclique", alors la forme de la colère passe du "trésor" au "capital". Ainsi la forme de la production vengeresse devient la forme de la révolution au sens le plus extensif du terme ou par le biais d’attaques contre l’état du monde dans son ensemble ou par l’attentat ponctuel.

Le philosophe souligne à plusieurs reprises l’importance fondamentale de "l’histoire" comme le facteur déterminant dans l’établissement bancaire de la colère :

La forme bancaire de la colère exige des différentes impulsions vengeresses qu’elles se classent dans une perspective supérieure. Celle-ci réclame fièrement pour elle-même le concept "d’histoire" au singulier, cela va de soi… La subordination devient indispensable : les nombreuses histoires vengeresses doivent être ramenées sous l’égide d’une histoire unifiée.

Cette unification de "l’histoire", au sein même des banques de colère, nécessite un travail de collecte et de classification d’archives de la colère qui fédère ces établissements sur le modèle d’une entreprise plus ambitieuse car elle se constitue en un véritable "collectif qui investit ses potentiels de colère". Ainsi "les fortes têtes de la contestation sont des encyclopédistes qui collectent le savoir de l’humanité en matière de colère" sous forme d’un stock des immenses masses d’injustice comme le note Peter Sloterdjik :

Nota bene : quand on veut cultiver et transmettre la colère, il faut insérer les descendants dans un livre noir des victimes réclamant la vengeance.

Et pour Peter Sloterdijk, la gauche est l’exemple même de mouvement pourvu de ces "historiens de la colère" qui nomment leurs archives "occultes" : "société de classes".

La révolution thymotique 

Le philosophe constate qu’à partir du début du derniers tiers du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours, du point de vue des activistes militants, l’individu ne dispose pas suffisamment pour vivre dignement, ni de suffisamment de colère pour s’insurger contre ce manque…

… Parce que la "société" souffre avant tout d’un impardonnable manque de colère manifeste contre sa propre situation, développer une culture de l’indignation en encourageant méthodiquement la colère devient la principale mission psychopolitique de l’époque qui commence au cours de la Révolution française.

Ainsi une culture de l’indignation s’est généralisée encourageant la colère à partir de la Révolution Française pour voir se développer l’idée de critique au XIXe siècle et au XXe siècle.

Une colère dont l’origine réside pourtant dans la nature de l’homme décrit comme "l’animal souffrant d’indigestion chronique". Ainsi comme "le passé ne veut parfois pas passer" et ce depuis les temps mythiques : l’exemple de la colère d’Achille, -dont "l’existence n’est que la pointe acérée d’une mémoire cumulative"- qui, imprévisible et bouillonnante donc dangereuse lorsqu’elle enfle puis éclate et se déchaine en une fureur destructrice ou rédemptrice, pose la question cruciale de son orientation et de ses transformations…

Si Peter Sloterdijk considère les partis de gauche (le Parti Communiste ou Socialiste) comme les modèles les plus représentatifs de ce système bancaire non monétaire substituant l’argent par la colère, force est de constater qu’aujourd’hui la colère est toujours présente mais qu’elle s’est déplacée plutôt vers les extrêmes, celui des identitaires. Le philosophe nous alerte sur le retour imminent du réel "à l’ancienne", la réémergence de l’hostilité dans son incarnation la plus pure, celle de "l’ennemi" précisant alors que :

Les habitants des nations fortunées avancent le plus souvent comme des somnambules dans le pacifisme apolitique. Ils passent leurs journées dans une insatisfaction dorée. Pendant ce temps-là, aux marges de la zone du bonheur, ceux qui les importunent, et même leurs bourreaux virtuels, se plongent dans des manuels de chimie des explosifs empruntés aux bibliothèques publiques de leurs pays d’accueil. 

Et plus loin , le philosophe constate que "depuis un certain temps le public s’est habitué à la transposition routinière de la violence réelle en simples images, divertissantes et effrayantes, prenant la forme de plaidoyer ou d‘information".

Cependant, bien que la colère et son cortège de proclamations et d’explosions ne soient pas des "nouveautés", Peter Sloterdijk s’interroge sur ce que nous avons donc volontairement oublié pour considérer comme "des visiteurs d’une autre galaxie les gens qui se vengent efficacement de leurs ennemis supposés ou réels. Car finalement le ressentiment avant même le bon sens, n’est-il pas la chose du monde la mieux partagée". 

Une réflexion lucide teintée de cette ironie caractérise la pensée de Peter Sloterdijk, qui n’a de cesse de provoquer débats et désaccords. 

Sloterdijk, réactionnaire ou génie ?

Tout à la fois qualifié de réactionnaire ou de génie, Peter Sloterdijk a, dès son premier essai Critique de la raison cynique paru en 1983, attiré tous les regards de la communauté philosophique et de lecteurs qui l’ont élevé au rang de star. 

En septembre 1999, Peter Sloterdijk provoque à nouveau une vive polémique suite à une conférence intitulée Règles pour le parc humain : une lettre en réponse à la Lettre sur l'Humanisme de Heidegger. Dans le texte de sa conférence, le philosophe analyse l’humanisme comme une entreprise savamment orchestrée de domestication de l’homme par l’homme. La publication du texte dans l'hebdomadaire Die Zeit donne lieu à un scandale très médiatisé, provoquant de vives réactions en Allemagne où il ravive les mauvais souvenirs de l’histoire. Mais Peter Sloterdijk ne s’est pas contenté d’essais ou de conférences, son grand œuvre est une trilogie dont l’ensemble comptabilise plus de 2000 pages : Bulles en 1988, Globes en 1999 et enfin en 2004, Écumes.

Récompensé par de nombreux prix pour son œuvre, Peter Sloterdijk est membre de l'Académie des arts de Berlin depuis 2007. Agé de 73 ans, Peter Sloterdijk enseigne et se voit régulièrement invité à s’exprimer dans les médias comme en avril 2020 sur une chaine de télévision culturelle franco-allemande où il se montrait plutôt pessimiste sur le "monde d’après" la Covid 19 :

Mon pronostic à long terme est que le moment viendra où les hommes se comporteront comme si rien ne s’était produit. Mais il restera des cicatrices. Peut-être verra-t-on un changement de comportements comme l’émergence d’une forme de paranoïa. Parce qu’après une épidémie, on a tendance à considérer l’autre comme un foyer potentiel de contamination.

Bibliographie sélective

À lire aussi : Colère, mode d’emploi