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PHILO – Les bienfaits et méfaits de l’argent selon le philosophe viennois Georg Simmel

Par
Georg Simmel
Georg Simmel
- Julius Cornelius Schaarwächter (1847-1904)

En 1900, le philosophe viennois Georg Simmel publie "Philosophie de l’argent", une œuvre maitresse, précédée d’une conférence "Sur la psychologie de l’argent" et d’un court essai intitulé "L’argent dans la culture moderne" : l’argent, Dieu de notre temps, qui s’est hissé du rang de moyen au rang de fin.

… contrairement  à toute autre possession, la possession d’argent correspond psychologiquement à celle que trouve le croyant dans son Dieu … Dans le désir de dépenser son argent, de posséder un maximum de choses qu’on veut seulement juste avoir ; le peuple compare ce type de comportement avec la façon dont les hamsters entassent la nourriture.

Ces réflexions sur le matérialisme que permet la possession d’argent ou les processus et conséquences de "déification monétaire" sont celles du philosophe et sociologue viennois Georg Simmel qui, outre la mode, les femmes, l'art, la ville, l'étranger et le lien social, a consacré une grande partie de son œuvre à étudier les rapports de l’homme à l’économie de l’argent. 

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Une réflexion qu’il développe dans un ouvrage Philosophie de l’argent publié en 1900 et considéré comme son œuvre maitresse. Cependant onze ans avant l’édition de cet œuvre complexe, Georg Simmel est invité à un séminaire à Vienne où il présente une conférence intitulée : Sur la psychologie de l’argent qu’il prolonge en 1896 par un court essai, L’argent dans la culture moderne. Deux textes regroupés en un livre en 2019 par les Éditions Allia où le philosophe examine les processus de déifications de l'argent mais aussi ses bienfaits et méfaits sur la civilisation.

Les "bienfaits" de l'argent

Assez étonnamment Georg Simmel voit d’ "incommensurables services" rendus à la civilisation grâce à l'"impersonnalité incolore" propre à l’argent. C'est-à-dire qu'au fil de l'histoire avec l'instauration du système monétaire, l'argent s'est substitué aux objets ou aux biens qui étaient autrefois la valeur d'échange. Et plus tard lorsqu'il adopte la forme d'actions par exemple, il se substitue alors à la personne en prenant part à l’association à sa place. Il établit alors une frontière toujours plus fine entre l’union des intérêts et leur séparation. Ainsi d’inédites formes d’association ont vu le jour entre des individus et des groupes très distincts autour d’un même "but". 

Georg Simmel cite deux exemples : le premier, celui des syndicats qui se constituèrent en France à partir de 1848 à partir d’associations de travailleurs qui mutualisèrent l’intégrité de leurs fonds en une caisse commune afin de garantir des prêts et le second, les succès des fondations Gustav-Adolf, cette grande association de soutien aux paroisses évangéliques quelles que soient les différences confessionnelles des donateurs. 

Cette œuvre commune n’eut été possible que par l’argent qui a servi de moyen de liaison idéal et qui consolida entre eux le sentiment "d’appartenir malgré tout" à la même cause. Un type de forme d’union, d’organisation qui était inconnu au Moyen Âge et qui aujourd’hui  "nous est parfaitement évidente quoiqu’elle représente l’une des transformations et l’un des progrès les plus colossaux de la civilisation…

... l’argent crée un lien extrêmement fort entre les membres d’une même sphère économique ; précisément parce qu’il ne peut pas être consommé immédiatement, il renvoie aux autres individus, dont on ne peut obtenir contre lui des biens de consommation proprement dits."

Georg Simmel remarque que l’homme moderne est dépendant de bien plus de "fournisseurs et de sources d’approvisionnement que ne l’étaient jadis le paysan libre des anciens temps germaniques ou plus tard le serf", ainsi l’existence d’un individu tient à cent liaisons sans lesquelles il ne pourrait survivre. Et l’une des conséquences de ces multiples liaisons organisationnelles "vitales" que l’argent, comme moyen d’échange capable de solder les différences a provoqué est la division du travail de la production. 

Le philosophe écrit qu’ "en rendant possible la division de la production, l’argent lie inéluctablement les hommes les uns aux autres, car chacun travaille alors pour l’autre, et seul le travail de tous crée l’unité économique globale… 

L’argent est donc cette chose qui en fin de compte produit infiniment plus d’accointances entre les humains qu’il n’y en eut jamais dans les temps de la relation féodale ou de l’union librement choisie, tant glorifié par les chantres de l’association."

Et il ajoute que "finalement l’argent a instauré pour tous les hommes un niveau d’intérêt commun si englobant… qu’il a jeté les bases d’une compréhension immédiate et réciproque, une uniformité d’orientations qui devait contribuer de façon extraordinaire à engendrer la représentation de l’universel humain qui a joué un si grand rôle dans l’histoire de la société et de la culture…" comme ce fut le cas pour l’Empire romain lorsqu’il réalisa l’économie monétaire. 

De plus l’individu a beaucoup "gagné" en autonomie car notre rapport de dépendance est lié a bien plus de fournisseurs "anonymes", nous pouvons en changer fréquemment et arbitrairement, ce qui accroît fortement l’individualisme de chacun. 

L’argent crée une nette dissension entre l’agir économique de l’homme et son moi propre tout en l’invitant à se retirer dans ses retranchements les plus intimes. En somme l’économie de l’argent concilie deux effets : d’une part, il est un moyen de relation et de compréhension entre les hommes par son caractère uniforme et son pouvoir de fédération autour d’intérêts communs et d’autre part, il permet une des plus grandes libertés et individualisation à ces mêmes personnes. 

Pour Georg Simmel, qui en appelle à l’Histoire, l’argent est une garantie de liberté personnelle. Déjà à l’époque romaine, il était inscrit dans le droit que l’on pouvait refuser de s’acquitter d’une tache en nature par le versement de son équivalent en argent. Au XVIIIe siècle, Joseph II l’Empereur du Saint-Empire romain germanique, souhaitant l’émancipation des paysans, permit qu’ils pussent racheter leurs corvées et leurs prestations en nature par des redevances en argent. 

Le remplacement de la prestation par le paiement en argent libère immédiatement la personne de l’enchainement spécifique que cette prestation lui imposait.

Cependant la substitution en argent d’une prestation peut avoir un effet humiliant explique Georg Simmel, comme ce fut le cas pour les alliés d’Athènes qui, lorsqu’ils ont remplacé les contingents de bateaux et d’équipages qu’ils fournissaient jusqu’alors par des sommes d’argent, se trouvèrent privés de leur droit : ce qui était une apparente libération n’était qu’en fait qu’un renoncement à une participation politique.

Georg Simmel insiste sur une des propriétés essentielles de l’argent qui consiste à "couler la valeur de l’objet dans n’importe quelle forme, tandis qu’elle était auparavant liée à une forme en particulier". Le philosophe nous fait remarquer qu’… 

... avec de l’argent dans les poches nous sommes libres, alors que l’objet nous rendait dépendants des conditions de sa conservation et de sa fructification.

Mais combien de fois cette liberté ne signifie-t-elle pas en même temps une vacuité de l’existence et la désagrégation de sa substance !"

Le revers de la médaille

En effet en substituant l’objet par de l’argent, il s’en trouve comme "dématérialisé". Dans le cas de la terre par exemple, outre sa valeur patrimoniale, cette substitution induit la perte d’un centre d’intérêts, d’un contenu de vie donnant une orientation à l’existence. Lorsqu’un sol ne possède plus qu’une seule valeur en argent, et ceci est valable pour tous les objets, il perd le caractère substantiel de l’activité personnelle qui confère à la liberté sa valeur. Ce fut le cas à l’époque de l’Athènes et la Rome tardive et cette préoccupation est tout aussi valable pour notre monde moderne. 

Georg Simmel constate que comme toujours davantage de choses sont payées en argent, que ce moyen facilite l’accession à de plus en plus de choses, il offre alors une apparente stabilité à tous les objets en les réduisant à leur seule valeur commerciale :

En raison de l’économie de l’argent, la dimension qualitative des objets perd de son accent psychologique, l’évaluation constamment requise d’après la valeur monétaire faisant finalement passer cette dernière comme la seule valable ; on vit de plus en plus rapidement en laissant de côté la signification spécifique, inexprimable en termes économiques, des choses …  

Et pour Georg Simmel, cet oubli se paye en de lourds sentiments très modernes : perte du sens de la vie et des satisfactions définitives sans compter sur une dévaluation graduelle mais avérée des choses par ce processus de substitution.

Le philosophe s’attache à démontrer plus loin le caractère toujours plus "vulgaire", dépourvu de caractère et en même temps l’importance et la détérioration de la valeur de l’argent en expliquant que l’amende par exemple a vu son domaine se restreindre au fil de l’histoire. Les peines autrefois les plus graves, y compris le meurtre, pouvaient être expiées par de l’argent alors que "les droits modernes ont cantonné l’amende aux méfaits relativement bénins". 

Et les conclusions du philosophe sont sans appel :

Du fait que pendant la plus grande partie de leur vie, la majorité des hommes modernes en arrivent fatalement à avoir en vue le gain d’argent comme étant le but immédiat de leurs aspirations, naît l’idée que tout bonheur et toute satisfaction définitive dans l’existence seraient solidairement liés à la possession d’une certaine somme d’argent : de simple moyen et de préalable qu’il était, l’argent prend intrinsèquement l’importance d’une fin téléologique.

Puis plus loin :

L’argent devient ainsi ce but inconditionnel dont l’obtention est possible en principe à chaque moment, au contraire des buts constants, lesquels ne sont pas souhaités ou accessibles à tout instant. Ainsi, un aiguillon permanent incite l’homme moderne à s’activer, il a désormais un but qui… est toujours là en puissance.

Ce qui pour le philosophe explique l’inquiétude, la fébrilité, l’agitation continuelle de la vie moderne, qui trouve ainsi en l’argent la roue impossible à arrêter faisant de la machine de la vie un perpetuum mobile. Et une fois instauré l’économie monétaire, ce désir perpétuel devient la prédisposition de l’âme au détriment de bien d’autres composantes de la vie spirituelle et concrète faisant ainsi de l’argent une fin et non un moyen. 

La pensée complexe du philosophe fût très critiquée notamment par le fondateur de la sociologie moderne, le français Émile Durkheim et fût redécouverte tardivement dans la francophonie. Ce n’est qu'à partir des années 1980 par le concours de quelques sociologues que l’on n’a pu mesurer toute l’ampleur de la pensée de Georg Simmel bien qu’elle ait influencé bon nombre d’intellectuels de son époque comme Max Weber, Karl Mannheim ou plus proche de nous Raymond Aron, Zygmunt Bauman, Ernst Bloch et Vladimir Jankélévitch.

Georg Simmel qui écrivait le 9 août 1914, une semaine après le début des hostilités avec la France, à une amie de longue date, "Si nous survivons à cette guerre, alors nous serons en un sens radical, d’autres hommes", mourût le 28 septembre 1918 à Strasbourg. 

Bibliographie