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PHILO – Les littératures et musiques nées de la Plantation esclavagiste avec Edouard Glissant

Par
Edouard Glissant en mai 1999 à Saint Malo
Edouard Glissant en mai 1999 à Saint Malo
© Getty - Ulf Andersen

Le poète, romancier et philosophe martiniquais Edouard Glissant, également fondateur des concepts d'« antillanité », de « Tout-monde » et de « Relation », s’intéresse dans un texte baptisé "Lieu clos, parole ouverte" aux formes et évolutions orales et écrites issues de la Plantation esclavagiste.

C’est dans la Plantation que, comme dans un laboratoire, nous voyons le plus évidemment à l’œuvre les forces confrontées de l’oral et de l’écrit, une des problématiques le plus enracinées dans notre paysage contemporain.

Dans ce texte intitulé Lieu clos, parole ouverte, extrait de son essai Poétique de la relation – Poétique III publié en 1990, Edouard Glissant analyse tout d’abord la structure fonctionnelle à la fois étanche et poreuse du modèle de la Plantation, à savoir : « une organisation socialement pyramidale, confinée dans un lieu clos, fonctionnant apparemment en autarcie mais réellement en dépendance, et dont le mode technique de production est non évolutif parce qu’il est basé sur une structure esclavagiste. »

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Dans cet univers de domination et d’oppression, de déshumanisation sourde ou déclarée, des humanités se sont puissamment obstinées. Dans ce lieu désuet, en marge de toute dynamique, les tendances de notre modernité s’esquissent.

Edouard Glissant souligne non seulement une forme d’étanchéité sociale mais aussi « une coupure irrattrapable entre des formes de sensibilité » au sein de la Plantation, scission qui trouve « naturellement » un terrain d’expression comme une quête d’historicité dans la littérature et l’oralité. 

Bien que repliées sur elles-mêmes, les Plantations présentent paradoxalement tous les symptômes de l’extraversion. Pour leur propre survie, elles sont dépendantes de l’ailleurs et entretiennent de réelles dépendances au monde extérieur tout à l’opposé de leur volonté d’autarcie. Ainsi la perception de la Plantation, lieu clos plutôt opaque, n’est pas socialement le produit d’une politique mais davantage l’émanation d’un fantasme dont ses formes d’expression se font un écho différé, ravalé voire déguisé.

Saint-John Perse et William Faulkner

Edouard Glissant illustre cet « écart » en examinant les productions littéraires de deux grands auteurs nés dans l’espace de la Plantation : Saint-John Perse et William Faulkner.

En retranscrivant ces vers extraits d’Éloges de Saint-John Perse : « Mais pour longtemps, encore j’ai mémoire des faces insonores, couleur de papaye et d’ennui, qui s’arrêtaient derrière nos chaises comme des astres morts… » ; Le philosophe attire notre attention sur le processus de chosification qui s’opère par le style même de l’auteur, car en effet cette « papaye » et cet « ennui » ne révèlent pas tant « l’écart du poète que la radicale séparation qui préside à la vie sensible de la Plantation ». 

Tout autant significatifs qu’illustratifs de cet écart, les écrits de William Faulkner qui ont tant décrit les Noirs ne se proposent jamais à de puissants monologues intérieurs dont il a pourtant la maîtrise et le talent. Edouard Glissant remarque qu’il s’agisse de personnages noirs ou mulâtres, ceux-ci ne sont jamais intériorisés. Ils sont immanquablement décrits en postures et en gestes, réduits à de simples « silhouettes qui se parfondent à l’horizon » comme des « autres » indescriptibles dénués d’introspection. Faulkner écrit par ailleurs dans son roman L’intrus à propos du Noir des États-Unis : « Je ne le connais pas le moins du monde, et, autant que je puis croire, aucun Blanc ne le connait… ».

Puis Edouard Glissant ajoute : « comme si le romancier, rejeté de ceux de sa classe et méconnu des Noirs américains qui ont pu avoir accès à son œuvre, avait pressenti là une impossibilité nouée par l’histoire ».

Loin d’être figés, le philosophe distingue chez cette production littéraire trois grands moments existentiels qui se traduisent en actes intentionnellement différenciés.

L’acte de survie

Dans cet univers muet de la plantation, Edouard Glissant s’intéresse à l’apparition des contes, proverbes, dictons et chansons qui, bien qu’ils s’inscrivent dans une discontinuité, semblent « négliger l’essentiel de ce que le réalisme en Occident a si bien su parcourir : la position des paysages, la leçon des décors, la lecture des mœurs, la description motivée des personnages ».

La plupart de ces textes s’attachent à substituer la relation concrète des faits et gestes quotidiens par le symbole ; ce que le philosophe qualifie de « pratique du détour ».

Pour Edouard Glissant cette forme de censure organique, cette obligation de contourner la loi du silence dans cette littérature orale, ressemble à « d’autres techniques de subsistance, de survie mises en place par les esclaves et leurs descendants immédiats ».

Ainsi la discontinuité apparente de cette production littéraire égare le lecteur s’il se cantonne à n’écouter qu’ « une langue » -un phénomène vérifiable dans la Caraïbe et l’Océan Indien- ou qu’à ne lire qu’un corpus réduit de textes, puisqu’à un texte un suivant vient parfaire le récit et ainsi concourir à l’évolution et la « création » de la langue et de « l’histoire ».

L’acte de leurre

Edouard Glissant s’attarde là sur une autre littérature qui en parallèle à celle orale et populaire, se révèle écrite pour et par une élite. Née du besoin de justifier le système de la Plantation, les colons et Planteurs ainsi que les voyageurs s’attachent dans leurs écrits à une description minutieuse et précise du réel. Un réel, ici encore fantasmé et qui s’applique à « pousser à l’extrême la convention du paysage, de sa douceur, de sa beauté, et cela surtout dans les îles de la Caraïbe. »

Il y a du Parnasse involontaire dans les romans et libelles des colons de Saint-Domingue et de la Martinique.

Le philosophe souligne la volonté de camoufler toute la réalité terrible de la Plantation sous la splendeur du décor. Autant que l’environnement et les paysages, les êtres bénéficient également de ce traitement littéraire descriptif : esclaves, mulâtresses et métis apparaissent dans une lascivité qui n’a d’égale que la sauvagerie animale dont on faisait crédit aux Africains. Deux représentations qui ont alimenté une littérature érotique prospère dans les îles du XVIIe à la fin du XIXe siècle. Ainsi s’est constituée selon le philosophe une abondante « littérature de leurre » qui par ailleurs ne manquait « ni de charme ni de grâce désuète ». 

L’acte de mémoire

Selon le philosophe, cette littérature née après l’effondrement du système de la Plantation introduit volontairement « des épaisseurs et des cassures » comme des détours où la symbolique des situations prévaut sur le raffinement des réalismes instaurant pourtant le paysage comme un personnage à part entière en s’affranchissant de la convention d’un simple décor faussement légitimant. Edouard Glissant relève cette « opération » aussi bien chez un écrivain en langue créole comme le haïtien Frankétienne que chez la romancière américaine Toni Morrison. 

Enfin cette littérature, que l’on ne peut plus assimiler comme « des appendices exotiques aux corps littéraires français », entre soudain avec force dans la relation des cultures en s’inscrivant dans une tradition d’écriture qu’elle a elle-même créée. Mais procédant par extrapolation, Edouard Glissant développe sa réflexion au sujet de cette littérature dont la production et l'intention est de fabriquer à tout prix de la mémoire. 

«  En quoi notre mémoire et notre temps furent-ils chahutés par la Plantation ? »

Pour Edouard Glissant, cette transmission historique de la mémoire de la Plantation qui apparait dans les œuvres outrepasse la chronologie des événements. Multilinguisme et multiracialité n’ont rendu que plus délicat l’exercice de démêlement de cette mémoire en débordant ainsi des cadres de la simple chronique. 

Le système des Plantations totalement effondré, le décor se substitue alors au paysage et ses acteurs comme les anciens planteurs se sont rassemblés en groupuscule s’appliquant ainsi à alimenter des idéologies racistes. Quant aux esclaves et leurs descendances, que ce soit dans la Caraïbe ou en Amérique latine, ils ont par vagues successives rejoint les périphéries de villes dans des agglomérations d’individus au sein de bidonvilles.

Le philosophe cite pour exemple les Noirs du sud des États-Unis qui remontant vers le Nord, le long de l’ « underground rail road », se sont agglomérés à des villes déjà en voie de déshumanisation. Ainsi a émergé une littérature de la solitude et de la renaissance, foncièrement urbaine comme à Harlem. 

Mais c’est bien à cette deuxième matrice de la Plantation, après celle du bateau négrier, qu’il faut rapporter la trace de nos sources, difficiles et opaques.

Comme le souligne le philosophe, « l’enquête » est rendue délicate par le métissage et la dilution des modes d’expressions dans les différents environnements réceptacles. 

Edouard Glissant s’attarde ensuite sur les procédés de la parole dans cet univers des Plantations. Là aussi, le philosophe distingue trois « espèces » de parole : « parole directe, élémentaire, qui articule les rudiments de langage nécessaire à l’exécution du travail ; parole ravalée, qui répond à la mutité de ce monde où il est interdit de savoir lire et écrire ; parole différée, ou déguisée, sous laquelle l’homme et la femme bâillonnés serrent ce qu’ils disent ». 

Et le philosophe inscrit ces variations et le caractère vital de ces expressions dans le lapidaire de cette formule :

On comprend que c’est là un univers où tout cri fait événement.

Directe, ravalée ou différée, cette parole se fait chant et musique, d’abord chuchotée avant « d’éclater en ce long cri » empreint de spiritualité qui enfantera par la suite le negro spirituals, le blues, le jazz, les biguines, les calypsos, la salsa ou le reggae. Edouard Glissant écrit au sujet de ces musiques des barrios, des favelas et des villes grandissantes qu’ « elles sont le cri de la Plantation, transfiguré en parole du monde ».

Pour conclure, Edouard Glissant explique comment la Plantation, ce lieu où la rencontre des cultures s’est manifestée avec le plus d’acuité notamment par le multilinguisme, offre un champ d’étude propice à saisir cette conjonction de la passion de se définir et de l’obsession du temps qui sont aussi des ambitions de la littérature. Ce choc culturel qui s’est produit dans cet univers-là nous offre à voir les lois de sa formation car comme le formule le philosophe :

La Plantation est un des ventres du monde, non pas le seul, un parmi tant d’autres, mais qui présente l’avantage qu’on peut le scruter avec le plus de précision possible. Ainsi la limite, qui était sa faiblesse structurelle, devient pour nous un avantage.

De là à penser et affirmer qu’à l’instar de la vie, cette voix étouffée ou opprimée, obstinée à se faire entendre, trouve toujours un chemin vers l’expression, Edouard Glissant ne se risque nullement à cette affirmation un peu simpliste et généraliste. Le philosophe conclue ainsi sa « démonstration »

Le lieu était clos, mais la parole qui en est dérivée reste ouverte. C’est une part, mesurée, de la leçon du monde.

Edouard Glissant est mort le  3 février 2011 à Paris. Enseignant dans le monde entier, « Docteur Honoris Causa » auprès de trois universités (York University à Toronto en 1989, West Indies University à Trinidad en 1993 et Université de Bologne en 2004), fondateur de l’institut du Tout-monde de Paris, distingué par de nombreux prix : Prix Renaudot en 1958 pour son roman La Lézarde, Prix Roger Caillois en 1991, finaliste pour le prix Nobel de littérature en 1992 ; Son œuvre est prolifique : essais, poésie, roman et théâtre également. 

C’est en 2009 et 2010, qu’il publie d’une part son dernier essai, Philosophie de la Relation - Poésie en étendue, et un dernier ouvrage, La terre, le feu, l'eau et les vents - Une anthologie de la poésie du Tout-monde

Bibliographie sélective 

29 min