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PHILO - "Pourquoi je hais l'indifférence", une anthologie des articles du philosophe Antonio Gramsci

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Portrait d’Antonio Gramsci en 1921
Portrait d’Antonio Gramsci en 1921
© Getty - Fototeca Gilardi

Politiques, économistes et sociologues de tous pays se réclament de l’héritage d'Antonio Gramsci, grande voix du marxisme de l’entre-deux-guerres mort à sa sortie de prison en avril 1937 à Rome. Relisons du philosophe : « Pourquoi je hais l’indifférence », une anthologie de ses articles publiés entre 1917 et 1921.

Un homme ne peut vivre véritablement sans être un citoyen et sans résister. L’indifférence, c’est l’aboulie, le parasitisme, et la lâcheté, non la vie. C’est pourquoi je hais les indifférents.

Ces phrases d’introduction de l’un des premiers articles du philosophe italien Antonio Gramsci esquissent en filigrane le portrait d’un journaliste engagé dont les textes publiés tout le reste de sa carrière seront sans concession avec la société Italienne de l’entre-deux-guerres.

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Dans cette première anthologie baptisée Pourquoi je hais l’indifférence, les Éditions Rivages Poche nous font découvrir les articles publiés entre 1917 et 1921 de l’ « une des plus hautes figures de résistance intellectuelle de l’histoire européenne ».

Gramsci, l’organisateur de culture

Comme le précise Martin Rueff dans la préface de cette anthologie, Antonio Gramsci a l’ambition permanente de repenser la fonction de l’intellectuel par le biais de ses articles. Dans l’un d’eux publié dans le journal L’Ordine Nuovo (L’Ordre nouveau) et intitulé La formation des intellectuels, Antonio Gramsci épingle ses « confrères » journalistes à ce sujet :

« Aussi les journalistes, qui se considèrent comme des hommes de lettres, des philosophes, des artistes, pensent aussi qu’ils sont les « vrais »  intellectuels… La façon d’être du nouvel intellectuel ne peut plus être dans l’éloquence, agent moteur extérieur et momentané des sentiments et des passions, mais dans le fait qu’il se mêle activement à la vie pratique, comme constructeur, organisateur, « persuadeur permanent » parce qu’il n’est plus un simple orateur ».

Antonio Gramsci s’appliqua toute sa vie de rédacteur et de militant à être ce « persuadeur permanent » afin d’inventer une nouvelle forme hybride de journalisme. Le philosophe voit l’intellectuel comme un « organisateur de culture » dont la figure doit être à la fois celle du chercheur, de l’historien et de l’écrivain. Antonio Gramsci» incarne parfaitement ce journaliste polymorphe dont la vigilance première dans l’exercice de l’écriture est d’admettre avec lucidité les rapports de « la langue » aux gouvernements et aux populations. Pour Antonio Gramsci qui préparait en 1918 une thèse sur l’histoire du langage, « La langue, n’est pas seulement un moyen de communication : elle est avant tout œuvre d’art, elle est beauté… ». 

Dans ses Cahiers de prison, rédigés durant ses dix années de détention et publiés une première fois entre 1948 et 1951, il affirme qu’…

… à chaque fois qu’affleure, d’une manière ou d’une autre, la question de la langue, cela signifie qu’une série d’autres problèmes est en train de s’imposer …

Pour Antonio Gramsci, « les mots se calent sur la réalité idéologique des temps : ils se modèlent et se transforment avec les transformations des (mauvaises) habitudes des hommes ». 

Une thèse qu’il défend notamment dans un article du 10 février 1918 intitulé Comme le langage change (la fortune des mots), retranscrit à la fin de cette anthologie. 

Martin Rueff rapporte qu’Antonio Gramsci n’a jamais souhaité voir ses articles compilés en différents volumes. Réjouissons-nous cependant qu’en trahissant sa volonté, cette anthologie, véritable « bréviaire de rébellion contre les choses comme elles vont », nous offre « des instruments d’analyse » de la pensée Gramscienne.

Les indifférents

L’indifférence est le poids mort de l’histoire.

Ce recueil consacré aux textes d’Antonio Gramsci s’ouvre par Les indifférents, l’un de ses premiers articles publié anonymement en février 1917 dans La Citta futurà ; article qui donne le « la » aux autres écrits à venir du philosophe alors en passe de devenir l’un des ténors de la voix du marxisme italien et du parti communiste de son pays. Car en effet à cette époque le jeune Antonio Gramsci est déjà très engagé politiquement : il est aux cotés des groupes avancés des travailleurs et des étudiants socialistes et libertaires qui forment la fraction de la gauche révolutionnaire à Turin et depuis plus d’un an, son activité journalistique s’intensifie dans les pages d’Il Grido di Popolo (Le Cri du Peuple) et dans Avanti ! 

La Citta Futurà est un numéro unique publié par la fédération de la jeunesse socialiste dans lequel le jeune philosophe s’insurge à grand renfort d’arguments contre l’indifférence de ses contemporains. 

Car pour Antonio Gramsci l’indifférence à travers toute l’histoire humaine est à l’origine du découragement et des renoncements qui préservent ainsi « l’ancienne Cité » des entreprises héroïques et des projets « novateurs » et « révolutionnaires ».

Ce qui se passe, le mal qui frappe tout le monde, le bien possible qu’un acte héroïque peut engendrer, est moins dû à l’initiative de quelques individus qui travaillent dans l’indifférence qu’à l’absentéisme du plus grand nombre.

Pour Antonio Gramci, les hommes par leur inaction ou leur laisser-faire sont les vrais responsables de ce qu’il advient comme par exemple « les lois que seule une révolte pourra ensuite abréger » ou l’arrivée d’hommes au pourvoir et que « seule une mutinerie pourra ensuite renverser ». Le philosophe affirme que ce que l’on nomme « fatalité » au regard de l’histoire, n’est autre que l’apparence illusoire de cette inférence, cet absentéisme. Si des petits groupes actifs peuvent opérer c’est parce que la masse les ignore mais surtout parce qu’elle ne s’en soucie pas… Ignorant l’orage qui gronde à l’horizon, qui enfle et se rapproche pour finir par éclater en une catastrophe « naturelle », la population alors accablée réagit différemment :

Certains se mettent  à pleurnicher de manière pathétique, d’autres blasphèment de manière obscène, mais rare sont ceux qui se demandent : et si moi aussi j’avais fait mon devoir, si j’avais tenté de faire valoir ma volonté, mon avis, est ce que ce qui s’est passé se serait passé ?

Pour Antonio Gramsci, les indifférents sont les premiers responsables de la tragédie qui se joue durant cette longue période d’années de guerre qui frappe de ses conséquences dramatiques toute l’Europe et qui n’épargne pas une Italie déjà durement éprouvée. Le philosophe observe parmi les bouleversements et conséquences de ces trois années de guerre, une altération de la perception du monde :

Trois années de guerre ont porté tant de modifications dans le monde. Mais peut-être est-ce là la plus grande de toutes ces modifications : trois années de guerre ont rendu le monde sensible. Nous sentons le monde, alors qu’auparavant nous nous contentions de le penser.

Pourtant, malgré cette nouvelle perception « sensible » du monde, le philosophe s’attriste d’une forme de désertion de l’action politique et dénonce avec virulence ceux qui n’ont pas prêté main forte à l’activité de groupes de citoyens pour éviter le mal. Ces mêmes citoyens qui accusent les responsables des évènements, qui s’affligent de l’échec d’idéaux ou de l’effondrement de programmes comme pour se dédouaner de toutes formes de responsabilité face à leur inaction et à leur indifférence.

Antonio Gramsi se montre à la fois intransigeant parfois moralisateur dans la suite de son article…

D’une part, le philosophe explique que bien que ces individus ne soient pas dénués d’intelligence ou de clairvoyance, les solutions qu’ils proposent demeurent stériles et inutiles car ils sont privés de « lumière morale » et d’un « sens poignant des responsabilités historiques ».

D’autre part, Antonio Gramsci fait preuve de peu d’empathie pour ces « indifférents » et reste sourd à leurs « pleurnicheries d’éternelles innocents » ; il exige même qu’ils rendent des comptes face à ceux de son camp, à ses citoyens à la « conscience virile » qui font œuvre intelligente et qui construisent « l’activité des cités futures » et s’insurge au passage contre les profiteurs qui « restent à la fenêtre, en embuscade, ne veulent profiter du peu de bien que l’activité de ce petit nombre peut apporter ».

Je suis en vie, je suis résistant. C’est pourquoi je hais ceux qui ne résistent pas, c’est pourquoi je hais les indifférents.

La société, comme la conceptualise Antonio Gramsci, semble s'établir dans une dualité radicale : d’un côté les passifs et les indifférents qui comptent dans leurs rangs quelques profiteurs et de l’autre les acteurs de la conscience qui s’expriment dans les actions politiques et intellectuelles. Bien que chaque camp porte une responsabilité dans le cours des évènements de l’histoire, comment le philosophe définit le rôle et la place des politiques et des bureaucrates sur l’échiquier de la société ?

Les politiques 

Antonio Gramsci est un journaliste sniper qui épaule ses réflexions puis vise avec précision ses ennemis tout désignés que sont le peuple Italien, les enseignements publics ou religieux, la littérature, la presse avant de les dégommer de ses articles explosifs. 

Les politiques  sont des cibles de choix qu’il met en joue avant de les abattre sans trop de discernement, notamment dans une série d’articles publiés en 1917… La première salve est réservée aux fonctionnaires :

Les fonctionnaires ont créé une espèce d’État dans l’État. Ils oppriment les citoyens par la tyrannie d’une incompétence sans égale, tout à la fois impersonnelle et irresponsable.

Si l’État Italien est la bête noire du philosophe saisi tour à tour de pitié et d’indignation, Antonio Gramsci se montre tout aussi impitoyable avec les institutions qu’avec les individus comme le révèlent ces lignes extraites d’un article daté du mois d’avril 1917 :

Les hommes qui composent le gouvernement, les bureaucrates de province, les citoyens : tous ignorent la foule. La foule, en tant qu’elle est faite d’individu, non pas la foule comme peuple, cette idole des démocraties.

Dans ce même article, Antonio Gramsci reproche aux politiques leur manque d’imagination. L’activité de l’imagination illuminée par la force morale et la sympathie humaine, permet de se représenter de manière concrète la vie des hommes. Et le philosophe pointe du doigt le dilettantisme et le manque avéré d’imagination comme force de dramatisation chez les politiques italiens qui se trouvent alors coupés des réalités du peuple :

Elles [les autorités italiennes] ignorent la réalité, elles ignorent l’Italie faite d’hommes qui vivent, travaillent, souffrent et meurent.

Pour Antonio Gramsci, les individus qui composent le gouvernement ne sont que « des rhéteurs pleins de sentimentalisme, et non pas des hommes qui sentent concrètement ». Le philosophe les rend responsable du conflit mondial en cours qui est l’une des conséquences de ce manque d’imagination concrète susceptible d’accroitre la capacité de représentations et donc d’anticipation. 

Les autorités ne savent pas harmoniser la réalité du malaise avec la possibilité d’un moindre malaise pour tous. 

Dans un autre article du 13 octobre 1917, intitulé Tout va bien (Ensorceleurs et ensorcelés), Antonio Gramsci ne désarme pas au sujet des politiques et écrit : « Ensorceleurs, ces politicards qui, comme le chantait Figaro, font semblant d’ignorer ce qu’ils savent et de savoir ce qu’ils ignorent, s’enferment à double tour pour méditer sur le journal, font croire qu’ils sont profonds alors qu’ils sont simplement vides, paient des traîtres ou interceptent des lettres, et essaient de dissimuler la bassesse des moyens sous la noblesse des fins ».

Antonio Gramsci n’épargne aucune institution, ni ses contemporains comme les bureaucrates et les fonctionnaires qu'il accuse de bien des maux de la société :

Une des maladies les plus graves de la société italienne contemporaine, c’est le manque absolu de conscience qui afflige les fonctionnaires des administrations publiques.

Pourquoi je hais l’indifférence regroupe ainsi quelques-uns des articles publiés par le philosophe juste avant la marche sur Rome qui mena Benito Mussolini au pouvoir en octobre 1922. A cette période les différents journaux sont malmenés par le gouvernement et subissent des fermetures successives. Nouvel adhérent à l’Internationale communiste,  Antonio Gramsci et d’autres créent L’Ordine Nuovo. Rassegna  settimanale di cultura socialista (L’ordre Nouveau. Revue hebdomadaire de culture socialiste) dans lequel il publia régulièrement jusqu’à son arrestation en novembre 1926 ce malgré l’immunité parlementaire dont il bénéficiait en tant que député. Après sa déportation sur l’île d’Ustica, au large de la Sicile suivie de séjours dans différents établissements carcéraux, d’abord Milan puis Turin où il rédige ses Cahiers de prison, il obtient son transfert pour raisons médicales dans une clinique de Formia. Souffrant d’une tuberculose osseuse, son état s’aggrave et bénéficiant alors d’une liberté conditionnelle sous étroite surveillance, il est enfin « libéré » le 25 avril 1937. Malheureusement, frappé d’une hémorragie cérébrale, il meurt deux jours plus tard à l’âge de 46 ans à Rome.

Vingt ans plus tard, en 1957, le poète Pier Paolo Pasolini se rend sur la tombe de Gramsci au cimetière catholique de Rome et lui rend hommage en publiant chez les éditions Garzanti : Le Ceneri di Gramsci (Les Cendres de Gramsci) dans lequel il écrit :

Les cendres de Gramsci… Pris entre l’espérance et ma vieille défiance, je m’approche, venu par hasard en cette maigre serre, face à ta tombe, et à ton esprit qui est resté ici-bas parmi ces gens libres…

Bibliographie 

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