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Planter un milliard d'arbres : l'objectif d'Emmanuel Macron "parait difficile", selon deux spécialistes

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Emmanuel Macron veut planter un milliard d'arbres en France d'ici la fin de la décennie
Emmanuel Macron veut planter un milliard d'arbres en France d'ici la fin de la décennie
© Maxppp - Pierre HECKLER

Le président de la République veut planter en dix ans un milliard d'arbres en France métropolitaine. Un objectif qui parait difficilement atteignable et qui pourrait présenter des risques si l'on va trop vite, selon deux spécialistes interrogés par France Inter.

Un milliard d'arbres plantés en dix ans. C'est l'annonce d'Emmanuel Macron, dans le cadre de sa "stratégie nouvelle" de lutte contre les feux de forêts. Ca représenterait l'équivalent de "10% de notre forêt", pour compenser notamment les 62.000 hectares détruits pas les incendies cet été. On vous explique pourquoi cet objectif parait difficile à atteindre et pourrait même être contre-productif, d'après deux spécialistes.

Il n'y a pas assez de plants

Pour Guillaume Decocq, professeur des universités en sciences végétales, planter un milliard d'arbres, cet objectif "parait difficile", notamment à cause de la question des plants. "Je doute qu'il y ait suffisamment de pépinières capables de fournir autant de plants d'arbres sur un temps aussi réduit", dit-il. Il rappelle qu'il faut récolter les graines, les mettre à germer. "Tout ce qui va germer ne va pas donner des plants en bonne santé, donc il y a de la perte à ce niveau-là".

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Un rythme difficile à suivre, d'autant que "déjà avec les politiques actuelles, les gestionnaires forestiers, aussi bien publics que privés, ont beaucoup de mal à se procurer les quantités de plants nécessaires (...) il y a certaines essences qui posent des problèmes d'approvisionnement". "Un milliard d'arbres en dix ans ça paraît énorme et inatteignable", insiste-t-il.

Il n'y a pas assez de place

D'après le calcul de Guillaume Decocq, un milliard d'arbres représenterait de 660.000 à 2,5 millions d'hectares. "On va se heurter rapidement à un problème foncier. Où est-ce qu'on va étendre la forêt ? Dans les différentes régions de France, la situation est fortement urbanisée, il n'y a pas de place. On va augmenter la surface sur des régions qui sont déjà en déprise, et qui prennent déjà de plein fouet l'exode rural (...) mais on va perdre l'usage ancien de ces terres. Si c'est au détriment de terres agricoles, ça va poser des problèmes".

Il y a un risque de pertes

"Les techniques de régénération naturelle sont beaucoup plus efficaces que les plantations", dit Guillaume Decocq. Lorsqu'on plante un arbre, les premières années sont critiques. Beaucoup d'arbres plantés ne survivent pas. "En 2022, avec une saison chaude et sèche très prolongée, beaucoup de plantations de l'hiver précédent sont mortes", détaille-t-il. "Quand on plante un arbre qui vient d'ailleurs, il doit s'adapter à l'écosystème forestier, avec les champignons, les bactéries, dans le sol, sur les feuilles. Il faut donc en prendre soin et il y a une prise de risque importante, surtout dans une dynamique de changement climatique". Une période d'adaptation qui n'existe pas avec le processus naturel, "où tout ce cortège d'espèces qui vit avec le plant et permet de s'adapter rapidement".

Mieux vaut la qualité que la quantité

"Le plus important, ce n'est pas le nombre d'arbres plantés, mais d'avoir une forêt plus résistante et résiliente", dit Sylvain Angerand, ingénieur forestier et membre de l'association Canopée Forêts Vivantes. Avant de chercher à étendre les forêts, mieux vaut renforcer les forêts déjà existantes, dit aussi Guillaume Decocq, "afin qu'elles puissent continuer à assurer leur fonction de captation, de séquestration et de stockage de carbone".

Il pointe du doigt la gestion de certaines forêts : "On a des forêts qui captent de moins en moins de carbone (...) et qui peuvent même émettre plus de carbone qu'elles n'en fixent. Par exemple, après une coupe à blanc [quand on rase tout sur une zone entière, NDLR], le carbone qui est stocké dans le sol est relargué sous forme de CO2 et donc on a l'effet contraire de ce qui est attendu d'un écosystème forestier".

Sylvain Angerand s'inquiète de la méthode utilisée. "On observe beaucoup de forêts qui sont rasées et replantées en monoculture. Ou alors, après les incendies, des forêts qui sont en train de repartir, comme à la Teste-de-Buch, des forêts naturelles, qui vont être rasées pour remettre à la place des plantations", dit-il. "Cette obsession pour le nombre d'arbres plantés, fait qu'on oublie ce qu'est le travail de forestier : 'observer la forêt et d'intervenir par petites touches". "On est en train de remplacer le travail de forestier par des machines, et ce travail d'observation par un tableau Excel pour compter le nombre d'arbres", regrette-t-il.

Guillaume Decocq lui appelle aussi à être prudent sur le choix des essences à planter. "Quand on confond vitesse et précipitation, on a tendance à faire n'importe quoi et ça peut être contre-productif", dit-il. En l'occurrence, aller "chercher des essences exotiques qui sont très mal documentées" sans "prendre le temps d'analyser vraiment le rapport bénéfice/risque", notamment le risque que certaines espèces deviennent invasives.