Expérience de Baptiste Beaulieu d'une belle relation de soignant avec une soignée  ©Getty - PhotoAlto/Ale Ventura
Expérience de Baptiste Beaulieu d'une belle relation de soignant avec une soignée ©Getty - PhotoAlto/Ale Ventura
Expérience de Baptiste Beaulieu d'une belle relation de soignant avec une soignée ©Getty - PhotoAlto/Ale Ventura
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Résumé

Baptiste Beaulieu voulait absolument partager un de ces petits instants volés au cabinet médical, qui peut être une formidable illustration de ce que peut être une belle relation entre un soignant et un soigné.

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Mme K a 70 ans, elle est bavarde, affectueuse, elle est musulmane, très pieuse. Elle m'appelle tout le temps "mon fils, mon fils". Elle me ramène des dattes. Je pense qu'elle a une plantation dans son petit appartement. Je l'aime beaucoup et je lui ai rendue service un moment difficile de sa vie. Pour être honnête, je l'ai juste écoutée quand elle avait besoin que quelqu'un accueille sa peine. Mais l'important, c'est le résultat. Elle allait mieux et elle m'a offert, pour me remercier, une djellaba bleue et des dattes. 

Bref, je l'adore, elle revient, il y a quelques semaines et à la fin de la consultation, elle me dit "docteur, je suis en train de coudre pour votre compagne une belle gandoura rose avec des perles qui reviennent sur les épaules, vous verrez, elle sera très belle avec elle". Je me sens gêné, elle me fait confiance depuis des années et, pourtant, j'ai l'impression de ne pas le mériter. Je dois lui dire la vérité, j'en ai marre de faire semblant et de hocher la tête à chaque fois qu'elle me demande des nouvelles de ma compagne. 

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Mais j'ai peur qu'elle arrête de m'appeler mon fils, bref, que ça change ce petit quelque chose dans la jolie petite relation soignant/soigné que nous avons réussie à créer elle et moi, au cours des années. Je tapote son avant bras avec la paume de ma main et je lui chuchote : "je dois vous dire Madame K, ma compagne, c'est un compagnon". Alors elle se tait, elle a l'air tracassé et, d'un seul coup, ses yeux s'éclairent comme si elle venait de trouver une solution à un épineux problème : "Eh bien, il pourra quand même la porter à l'intérieur". Je souris, une gandoura rose avec des perles sur les épaules, mais qui pourrait résister ? C'est moi qui vais la porter oui. Elle lève les mains au ciel et elle enchaîne avec cette phrase magnifique : "Un jour, mon fils. Inch Allah, vous venez avec lui au Maroc, chez ma sœur, dans la rue, vous serez des amis, à la maison, vous serez des amants. 

Puis elle continue, car elle est bavarde : "la chambre d'amis est au premier étage, d'ailleurs, j'ai mon neveu, un bon garçon, Mohamed, il vient avec Jean-Pascal, ils sont beaux tous les deux, et un jour, je vous ferai de la harira. Vous connaissez la harira ? C'est de la soupe marocaine avec des pois chiches, et des boulettes d'agneau". Et, tout à coup, comme piquée par une abeille, elle s'arrête et me demande  : "Docteur, vous chaussez du combien ? Du 48 ?" Je vous jure qu'elle a dit du 48, alors que je mesure 1,76 m et qu'il n'y a aucune réalité d'aucune dimension où un type de 1,76 m pourrait chausser du 48. Je lui dis que je chausse du 42. Elle me répond : "Inch'Allah, la prochaine fois, je vous apporte des chaussures et à votre amoureux aussi". 

Je voudrais que Madame K mette tous les êtres humains dans sa poche ou dans sa soupe et qu'ils en sortent meilleurs. Soyons comme Madame K aujourd'hui, puisque n'importe quand, c'est important.

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