Une sexualité zéro déchet est-elle possible ? ©Getty - Ray Massey
Une sexualité zéro déchet est-elle possible ? ©Getty - Ray Massey
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Résumé

Pourquoi considère-t-on souvent qu'en matière de sexe, c'est essentiellement le sperme des hommes qui représenterait un déchet ? Alors que chez certains, se retenir d'éjaculer est un acte de vertu morale, on peut se demander si tout cela ne cache pas une certaine forme de masculinisme.

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Qu’est-ce qu'un "déchet sexuel" ?

Éjaculer c’est perdre, peut-être même "se" perdre. On pourrait avancer l’idée que c’est cette extrême vulnérabilité qui explique l’agressivité de certains hommes envers les femmes : je te souille par revanche, je te souille parce que je sais bien que c’est moi qui me perds dans la sexualité : mon pénis plonge en toi, je perds mon sperme en toi, et parce que c’est terrifiant, je choisis de considérer que ma semence est un déchet et que c’est moi le patron.

Julia Kristeva, philologue et psychanalyste, propose une autre explication : le fluide est abject parce qu’il est à la fois moi et autre. Quand une partie de notre corps passe du plus intime à l’étranger, on fait les malins mais en vrai, on a hyper peur.

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Quand retenir ses fluides est synonyme de vertu morale

Si vous arrivez à vous soumettre à cet exercice, l’énergie conservée va pouvoir être diffusée dans d’autres organes… On a parlé de recyclage pendant l’émission, eh bien là c’est une forme de recyclage sexuel - rien ne se perd, tout se transforme ! Et si vraiment vous vous débrouillez comme des champions, si vraiment vous arrivez à retenir vos « déchets », alors la récompense sera à la hauteur de vos efforts (voire de vos sacrifices) : un homme qui n’éjacule pas pourrait devenir immortel.

Zéro perte de contrôle : pourquoi est-ce irréaliste ?

En effet, difficile de copier-coller l’antique sagesse chinoise sur notre France contemporaine ! On se dit qu’on est bien loin de l’immortalité. Et pourtant, cette rétention de la semence masculine, elle infuse complètement notre imaginaire érotique d’ici et maintenant.

Cette année nous fêtons les 10 ans du mouvement NoFap, c’est-à-dire une communauté d’internautes qui s’entraident pour renoncer à la masturbation. Dans leur argumentaire, il y a l’idée que ne pas éjaculer soit bénéfique pour la santé des hommes : augmentation de la testostérone, de la confiance en soi, de la discipline personnelle…

La communauté scientifique n’est évidemment pas d’accord avec ce genre de prétentions, la communauté sociologique note que l’idéologie NoFap flirte avec le masculinisme : le désir et le plaisir doivent être contrôlés parce qu’un mec, un vrai, un poilu, doit savoir contrôler son corps. Le refus d’éjaculer devient un exercice de masculinité, et même de remasculinisation.

Alors là bien sûr, j’ai pris un cas extrême, mais les hommes d’aujourd’hui sont quand même soumis à une version light de ce genre de thèses : "un homme, disait Camus, ça s’empêche". Eh bien un homme au lit, ça s’empêche aussi : soit de jouir trop vite, soit de jouir en-dehors du préservatif, soit de montrer ses émotions pendant la jouissance…

On s’aperçoit alors que le zéro déchet au masculin, c’est en fait zéro perte de contrôle, donc zéro risque… Et en sexe comme ailleurs le risque zéro n’existe pas. Il va bien falloir se répandre, il va bien falloir dépendre, de l’autre, il va bien falloir accepter que les frontières du soi se brouillent.

LIRE - Si vous voulez explorer ces questions, voici une petite recommandation littéraire : "Le corps souillé : gore, pornographie et fluides corporels" d’Eric Falardeau (éditions de l’Instant Même, 2019).

Références

L'équipe

Maïa Mazaurette
Production