France Inter
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J’avais cinq ans lorsqu’il m’arriva quelque chose qui devait me marquer pour la vie. Pathé Journal avait dépêché un photographe de New York à Savannah pour photographier une de mes poules. Sa renommée s’était répandue dans la presse, mais dès l’instant où elle eut capté l’attention des Actualités Pathé, j’imagine qu’il ne lui restait plus nulle part où aller. Elle mourut peu après. C’est après la visite du photographe de Pathé que j’ai entrepris de faire la collection de poules rares. Ce qui n’était qu’une fantaisie anodine est devenu une passion, une quête. Il m’en fallait toujours davantage. Quel que soit son but véritable, ma quête m’a finalement amenée aux paons.

Pour déployer sa queue, le mâle se secoue violemment jusqu’à ce qu’elle s’ouvre telle une corolle autour de lui. Puis, avant même qu’on l’ait vu faire, il pivote sur lui-même pour ne plus montrer que son dos. Certains croient voir là une insulte, d’autres une lubie. L’explication est simple à mes yeux : c’est que le paon est aussi satisfait des deux côtés de sa personne. Quand le paon se présente de dos, le spectateur essaie souvent de le contourner pour l’observer de face, mais le paon continue à pivoter, si bien que c’est impossible. La seule chose à faire est de ne pas bouger et attendre qu’il se retourne de son plein gré. Quand il le veut bien, il vous fait face. Alors vous pouvez voir, auréolés sous la voûte vert-bronze qui l’encercle, toute une constellation de soleils qui dardent sur vous leurs flammes.

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« Amen ! Amen ! » s’est écriée un jour une vieille femme noire, et j’ai souvent entendu des exclamations analogues à cet instant où l’inadéquation du langage humain est flagrante. Certains sifflent, d’autres pour une fois se taisent. Un camionneur qui conduisait un chargement de foin a lancé en voyant un paon pivoter sous ses yeux au milieu de la route : « Zyeutez-moi c’t enflé là ! », freinant si brutalement qu’il a failli renverser sa cargaison de foin. Un paon qui fait la roue n’a jamais bougé d’un pouce devant un camion, un tracteur ou une voiture. C’est au véhicule de lui céder le pas. Aucun des miens ne s’est jamais fait écraser.

Flannery O'Connor Quarto Gallimard 2009
Flannery O'Connor Quarto Gallimard 2009
© Radio France

Cette scène pittoresque se passe dans une ferme du Sud-Est des Etats-Unis, dans les années 1950. Elle est racontée par une jeune femme d’origine irlandaise, atteinte d’une maladie incurable qui l’emportera, en 1964, à l’âge de trente-neuf ans : il s’agit de la romancière Flannery O’Connor , auteur de deux romans et de nombreuses nouvelles.

En convalescence dans la ferme familiale de Savannah, en Géorgie, l**’écrivain partage sa vie entre l’élevage des paons et l’observation des mœurs de son Sud natal** , imprégné des dogmes de l’Eglise catholique et marqué par la discrimination envers les Noirs. A l’image du paon, volatile orgueilleux et risible, son œuvre explore les deux faces de la nature humaine : la créature divine, tournée vers le bien, et l’animal diabolique, tenté par le mal...

Ce soir, découvrons l’œuvre singulière de cette jeune femme qui voulut être dessinatrice, et dont le talent d’écrivain croque sans pareil le grotesque de la nature humaine…

Avec les extraits suivants, tirés des Oeuvres Complètes de Flannery O'Connor (collection Quarto, éditions Gallimard, 2009) :

  1. Les Braves gens ne courent pas les rues (1955) (traduction Henri Morisset) : extrait de la nouvelle « Braves gens de la campagne » : la violence des moeurs du Sud
  2. Pourquoi ces nations en tumulte ? (posthume) (traduction Claude Fleurdorge) : extrait de la nouvelle « Le Géranium », première nouvelle publiée en 1946 ; le goût pour le grotesque et l’humour
  3. La Sagesse dans le sang (1952) (traduction Maurice Edgar Coindreau) : le thème du double : l’homme, Dieu ou Diable ?
  4. Et ce sont les violents qui l’emportent (1960) (traduction Maurice Edgar Coindreau) : la tentation du mal
  5. Extrait de Matières et manières, écrits de circonstance (1960) (traduction André Simon) : la littérature du Sud et la vocation d’écrivain
  6. Conclusion : fin de la nouvelle « Le Roi des oiseaux », extrait de Matières et manières, écrits de circonstance (1960) (traduction André Simon): quand les paons auront le dernier mot...

Avec les voix de Mona Ozouf, Michel Gresset, Maurice Edgar Coindreau (Archives Ina)

Programmation musicale :

LOUIS ARMSTRONG : "Blues For Yesterday"BJORK : "Human behaviour"

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