Pierre Desproges ©AFP - Isabelle Alexandre
Pierre Desproges ©AFP - Isabelle Alexandre
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Résumé

Après avoir célébré un "Château Figeac" 71, son Saint-Émilion préféré. Introuvable, sublime. Rouge et doré comme peu de couchers de soleil. Profond comme un la mineur de contrebasse. Éclatant en orgasme soleil. Plus long en bouche qu'un final de Verdi. Pierre Desproges échange avec le maître de chai...

avec :

Pierre Desproges (Ecrivain, humoriste).

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Tous ces gens qui font des métiers publics sont des vendus ! Manu Dibango lui-même n'est pas blanc blanc... En ce qui me concerne moi-même, personnellement, dans mon égo tout seul en tant qu'individu isolé moi-même, je suis prêt à faire mon vélo critique. Je n'ai pas de permis de conduire. Je le reconnais, je touche des pots de vin, des grands pots de grands vins. Mais il faut me comprendre, on a beau avoir sa dignité, être un homme d'honneur et de probité, c'est-à-dire un homme qui refuse de se faire sodomiser à moins de 50 000 francs HT la passe, il arrive que parfois, le chant des sirènes se fasse trop envoûtant. 

Je vous narre parce que vous me faites narrez

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Il y a quelques semaines, j'ai fait allusion ici, en toute innocence, à l'un des plus grands vins de France et donc du monde, du monde hein, vraiment, ce ne sont pas les austro-italiens métanolisés ou les Californiens avec leur Cabernet à cautériser les écorchures qui oseront me contredire. Il s'agissait de Château Figeac, premier grand cru classé de Saint-Émilion, dont je célébrais étourdiment les mérites, tout en fustigeant une connasse aquaphile de mes relations que j'avais vu mettre de l'eau dedans. 

Une semaine plus tard, j'ai reçu par le biais des PTT, c'est une société qui s'occupe éventuellement d'acheminer parfois du courrier, on a toujours trop tendance à l'oublier...

La preuve, il m'est encore parvenu, pas plus tard qu'hier, une facture de 5 000 balles de téléphone. J'ai reçu, disais-je avant d'être assez grossièrement interrompu par moi-même, pour une digression sournoisement chargée d'hostilité à l'encontre d'un service public méritant et sans lequel on ne saurait où trouver ces indispensables calendriers avec des photos de bébés chats couchés sur des (Respire !) des chats couchés sur des pouf pouf ! 

J'ai reçu une lettre donc de Saint-Émilion qui commençait par la plus alléchante des entrées en matière : Château Figeac, le... 

Cette lettre disait en substance que ma façon désinvolte de célébrer souvent les mérites de ce breuvage sur les ondes (car hélas, non, mon père, ce n'était pas la première fois) n'était pas tombé dans l'oreille d'un buveur d'eau, mais dans celle de Monsieur Thierry Manoncourt, le propriétaire du cru, qui me proposait d'aller visiter ses chais, ce qui n'est guère compromettant, mais aussi de m'envoyer un cadeau, ce qui l'est foutrement plus. Mais il y a pire. 

Si vous vous étiez contenté, cher Monsieur Manoncourt, de m'imposer votre cadeau en me l'envoyant à France-Inter par la poste, c'eût été sans danger...

Vous savez bien que vos vins ne demandent qu'à vieillir dans des wagons de bois ombragés. Vous m'eussiez mis devant le fait accompli, je n'aurais en rien participé à l'inadmissible corruption que vous avez cyniquement perpétré au détriment de mon honneur bafoué dans les ultimes sursauts où surnagent désormais au caniveau d'infamie où vous l'avez jeté pantelant. Mais non, au lieu de cela, vous me demandiez où vous pourriez m'adresser le fruit défendu de notre crime commun. 

De deux choses l'une, ou bien je ne vous répondais pas, fier et serein, inébranlable dans ma vertu, pur et dur face à l'âpreté du destin, je restais alors seul au monde, avec ma dignité pour moi, sur le chemin escarpé de la félicité éternelle, sans autre intermédiaire entre Dieu et moi même, que ce verre de Contrexéville ou j'eusse en vain tenté de noyer mon chagrin. 

Il est beaucoup plus difficile de noyer son chagrin dans un verre de Contrex que d'étouffer l'affaire Greenpeace dans un sourire de Fabius. 

Ou bien je cédais. Je vous répondais pas retour, la honte au front et la fierté sous le bras, m'abaissant à mille salutations empressées et mille remerciements émus pour votre exquise générosité, en vous communiquant mon adresse, l'étage, le numéro de code, le nom et le prénom de la concierge, en cas d'absence à l'heure des repas, et en y joignant une photo de moi dédicacée, afin que vous ne vous trompiez pas de client. Et un exemplaire d'un de mes livres avec un signet à la page où j'ai cité plusieurs fois le nom de Figeac. Et une photo de la mère de mes enfants à la plage, on sait jamais. 

Finalement, j'ai trouvé une solution intermédiaire, cher Monsieur Manoncourt, je vous ai adressé la lettre suivante sur papier à en-tête de chez moi : 

Cher monsieur, votre lettre me plonge dans l'embarras. Je comprends fort bien dans quel esprit vous me proposez chaleureusement un cadeau, mais ne serais-je point vénal en l'acceptant ? D'autre part, s'il est vrai que je ne mange pas de ce pain-là, j'aurais du mal à vous convaincre que je ne bois pas de ce vin-ci. Tout bien réfléchi, il ne m'apparaît pas que l'homme puisse se compromettre en acceptant de partager le vin avec autrui. 

Ce n'est pas Dieu qui me contredira, si le sang de son fils avait été de Figeac, je n'aurais jamais sombré dans l'athéïsme. Veuillez agréer, etc.

À quelque temps de là, monsieur le Maître de chai de Château Figeac m'annonçait qu'il avait l'avantage de me prévenir de l'imminence de l'arrivée chez moi d'une caisse de vin de la part de Monsieur et Madame Manoncourt. Le colis est là, dans ma cave, en assez bonne compagnie, je crois. Il s'apaise au frais pour quelques jours encore. 

On ne se jette pas sur une femme épuisée d'un long voyage en train. 

On attend qu'elle se soit reposée, allongée seule dans le noir, avant de la soulever par le cou pour y poser la bouche. 

Que les expéditeurs de cette caisse en bois trouvent ici l'expression de ma gratitude et qu'il veuillent bien ne lire entre les lignes de cette lettre ouverte, sans leur accord, qu'un sourire de bonne compagnie tombé des lèvres gourmandes d'un amoureux transi, modeste mais éperdu, pour les inestimables splendeurs aspirées des graves terres volcaniques que charrient L'Isle et la Dronne jusqu'au bord de votre village où la famille "Figeacus" faisait déjà son vin en l'an 300, c'est-à-dire plus de 1 600 ans avant que les pharmacologues de chez Coca-Cola aient essayé en vain de détourner les meilleurs d'entre nous des vignes du Seigneur pour leur faire siphonner leurs potions merdiques.

Aller plus loin

Références

Programmation musicale

  • 23h56
    Leave the door open (feat. Bootsy Collins)
    Leave the door open (feat. Bootsy Collins)
    Silk Sonic
    Leave the door open (feat. Bootsy Collins)

    Anderson Paak, Bruno Mars

    Album Leave the door open (2021)
    Label WEA

L'équipe

Pierre Desproges
Production