Pierre Desproges
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Pierre Desproges ©Getty - Louis Monier
Pierre Desproges ©Getty - Louis Monier
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Résumé

"Cette affaire Sharansky qui a fait pleurer dans les chaumières et sangloter dans les kibboutz, est bien émouvante. Et puis, n'avons-nous pas lieu d'être fiers, nous autres Français, de vivre dans ce pays, la France ? La France, terre d'asile sans goulag, où les juifs courent toujours..."

avec :

Pierre Desproges (Ecrivain, humoriste).

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Un ami publicitaire chez qui je prenais "un pot, ça va, trois pots, bonjour les dégâts", s'étonnait que les Soviétiques eussent si facilement laissé filer ce martyr vivant de l'hydre totalitaire contre une poignée de sous-espions, en réalité plus grillés que le feu rouge de la place Saint-Michel les samedis soir de cuite. 

À la place de Gorbatchev, me disait cet ami, je n'aurais pas échangé Sharansky contre deux barils d'une lessive ordinaire. On voit par là combien les gens de la publicité ont moralement et intellectuellement évolué depuis l'ère obscurantiste des bas Dimanche, de la brillantine Cadoricin et de la dauphine Renault, dont d'intrépides pionniers de la réclame sonore chantaient ainsi les louanges sur Radio Abidjan au milieu des années 50. 

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Faites attention, je vais chanter. Mais pas longtemps, pas longtemps, je vous demande de rester à l'écoute, ce n'est qu'un mauvais moment à passer, le journal de Patrice Bertin est juste après. Je vous épargne l'accent ivoirien. Y'a pas de raison que je prenne l'accent ivoirien, je veux dire quand il chantait La Marseillaise, Rouget ne prenait pas l'accent de Lisle. Alors on va écouter la pub de la dauphine sur Radio Abidjan : 

Pour promener Yao Koffi puis Kouadio, j'ai acheté une drôle de petite auto. Pour promener Yao Koffi puis Kouadio, j'ai acheté une auto. C'est une Renault 

Merci, je pense que cela méritait une brève ovation. 

À vrai dire, la plus grande victime de la publicité contemporaine sur elle-même et sur l'image ringardo-mercantile qui lui collait au spot ou au placard, c'est selon le support, sa plus géniale et sa plus subtile idée à la pub, c'est d'avoir réussi en quelques années à se hisser dans l'opinion au rang d'un art à part entière, au rang d'un art nouveau, le huitième ou le neuvième, suivant que vous mettiez ou non le cul dans le tas. Désormais, on débat dans les salons du dernier clip Panzanouille, les journaux bon chic-bonne gauche, analysent minutieusement à longueur de colonnes, les allégories paraphréniques sous-jacentes dans le message Canigou. On s'entre-décerne des trophées comme à Cannes, et on ne dit plus qu'on fait de la pub, on fait de la communication. 

D'ailleurs, si jamais vous voyez le mot publicité dans le nom d'une agence de publicité, je vous échange Sakharov contre deux Mistral gagnant

Naguère méprisée par l'élite, la publicité à force de s'auto-convaincre qu'elle avait du génie, a fini par en persuader les autres, y compris mon beau-frère Christian, naguère encore publiphobe, au point qu'il allait en lambeaux à force d'avoir tenté en vain de découdre les crocodiles sur ses polos, pour ne pas avoir à participer au renom de Monsieur Lacoste sur les courts de tennis où d'ailleurs son maintien crêpier de la raquette servait plus les intérêts de Monsieur Tefal que ceux de ce grand joueur de ping pong sur gazon. 

Pour être franc, il faut reconnaître que la pub ne les a pas volées finalement ses lettres de noblesse, si l'on veut bien excepter les crapuleries pré-paléolithiques de certains cuistres lessiviers, évidemment. Oui, seules quelques trépanations bâclées à la tronçonneuse malpropre ou l'intrusion inopinée d'un anthropopithèque et d'une truie gonflable dans leur arbre généalogique, peuvent expliquer les mystérieux mobiles qui poussent parfois des êtres humains, extérieurement normaux, à tenter de faire vendre des poudres à laver en montrant la femme comme une sœur inférieure de la guenon. 

Ces mêmes handicapés "Moteur, ça tourne", sitôt fini de filmer plein pot des connes heureuses de frotter la merde, se regroupent dans des tavernes huppées où, frétillants dans leur blouson Courrèges, le Chivaz à la main et la banane dans l'oreille, ils distribuent sans rire des blâmes et des satisfecit au dernier film de Kubrick ou d'Ettore Scola. Mais il y a aussi les Franchet, Goude, Chico Bialas, Chatiliez ou Beineix et Chabrol, lassés d'un long métrage, et plein d'autres encore - mais je connais mieux les crus du Médoc - qui nous font chavirer l'œil de folles images éclaboussantes qui sont vraiment la beauté pure de cette morne fin de siècle dont on ne voit jamais la fin parce que tout le monde se dégonfle d'appuyer sur le bouton pour déclencher la troisième. 

Je le répète et je pèse mes mots. Ce que font ces gens, ces publicitaires-là, c'est beau. Je vais vous faire une confidence. J'ai réussi à me procurer la cassette de la superbe publicité Citroën Les chevrons sauvages de Richard Raynal. Et bien, quand je me sens déprimé, je me la projette sur le combiné télé-vidéo que j'ai fait installer dans ma voiture, une Ford, on fait pas plus confortable. 

Quand au mois de mars, je le dis sans aucune arrière pensée politique, ça m'étonnerait qu'il passe l'hiver. 

C'est étonnant, non ?

Aller plus loin

Références

Programmation musicale

  • 23h57
    Mes péchés s'accumulent
    Mes péchés s'accumulent
    Francoiz Breut
    Mes péchés s'accumulent
    Album Flux flou de la foule (2020)
    Label 62TV RECORDS

L'équipe

Pierre Desproges
Production