Pierre Desproges
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Pierre Desproges ©Getty - Louis Monier - Gamma-Rapho
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Résumé

Ainsi donc, la droite menace de dénationaliser Jean-Claude Bourret. Les syndicats et les personnels de l'audiovisuel, justement inquiets de l'avenir du service public, annoncent une grève des professionnels de la radio et de la télévision pour le 21 mai prochain, dernier délai. J'opine, mais je demande pourquoi !

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Pierre Desproges (Ecrivain, humoriste).

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Grève des professionnels de la radio et de la télévision pour le 21 mai prochain, dernier délai... J'opine, mais je demande pourquoi ! Pourquoi ce dernier délai, que soulignaient hier des commentateurs du journal de 8 heures sur France Inter ? 

Eh bien, tout simplement parce qu'après cette date, commencent sur les antennes, les retransmissions du tournoi de tennis de Roland-Garros et la Coupe du monde de football de Mexico. Et qu'il n'est pas question, dans l'esprit des dirigeants syndicaux comme dans celui des militants de base, de perturber un tant soit peu ces événements sportifs éminemment passionnants. La sainte et légitime colère des populations ainsi frustrées pourrait être terrible. 

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En revanche, si la grève a lieu avant le début tant attendu de ces parties de baballe, on n'emmerdera que les cons saugrenus qui ne regardent, ni n'écoutent les exhibitions sportives à la télé ou à la radio. On ne punira que ces demeurés globaux-là qui s'intéressent essentiellement aux créations, aux films, à la musique, aux débats, aux grands reportages ou à l'information. Les goûts et les couleurs de ceux-là, de ces fêlés qui fonctionnent plus du neurone cérébral que de la fibre musculaire, ne préoccupent guère les leaders courroucés des mouvements ouvriers. 

Mais alors - Dieu m'entraine si possible pas au Parc des Princes, ça me ferait gerber :

Que réclament les personnels de l'audiovisuel concernés, pour ne pas dire cernés par les cons ? 

Ils s'insurgent, et j'en suis, à mon humble niveau de pitre son et lumière, contre le démantèlement du service public et son inévitable corollaire, l'extension anarchique du privé par le biais de marchands de sons et d'images peu scrupuleux, et beaucoup plus préoccupés de faire grimper les taux d'écoute que de se risquer dans des programmes de qualité. 

Or, je vous le donne en cent car en mille, c'est trop cher : qu'est-ce qui fait grimper les taux d'écoute chez les masses popo, les masses popu, les masses populaires : le tennis et le foot ! Donc - Dieu me shoote, si possible pas dans la gueule, ça décoiffe - la présente grève, destinée à préserver la qualité au mépris du taux d'écoute, aura lieu le 21 mai pour préserver les taux d'écoute au mépris de la qualité. 

Il vaut mieux entendre ça que de tomber sur un clip du groupe Indochine... 

En relisant hier soir Les nourritures terrestres, c'est nul, mais il n'y avait pas de foot à la télé, il me revenait en mémoire une anecdote journalistique infiniment savoureuse à propos de ce vieux pédé de nobel à béret basque que fut André Gide. C'est une historiette authentique qui remonte à 35 ans. 

On me l'a raconté dès mon arrivée dans le service des informations générales du premier journal où j'ai mis la plume et les pieds, et il serait salutaire pour le respect du folklore que la tradition orale ne s'en perdit point dans les couloirs enfumés des écoles de journalisme. Or donc, par un beau jour du printemps 1951, le rédacteur en chef des faits divers d'un grand journal de France et du Soir, dont je tairais le nom en hommage à Pierre Lazareff, reçoit une dépêche urgente de l'AFP qui annonce que la France des lettres et de l'esprit est en deuil. 

André Gide vient de mourir à son domicile parisien à l'âge de 82 ans, à la suite d'une longue et cruelle maladie, à moins que ce ne fut à la suite d'une courte maladie rigolote. Mais, là n'est pas le sujet. Le sujet est couché dans une boîte en bois, en attendant qu'on l'inhume en terre laïque plutôt que dans les caves du Vatican. À cette nouvelle fracassante, le rédacteur en chef dépêche en urgence son meilleur limier sur les lieux de l'extinction de l'honorable immoraliste. 

Trois heures plus tard, sur le point de boucler sa première édition, ce rédacteur en chef s'inquiète. Il a remanié complètement sa Une afin d'y ménager la large place que suscite la lourde perte. Or, le papier, à l'instar de la marée de Vatel, n'arrive toujours pas. Cet homme, anxieux à juste titre, se précipite alors dans le bureau du limier, et le trouve le cul sur la chaise et les pieds sur le buvard, occupé à lire Paris flirt :

  • Ben, et votre papier mon vieux ?   
  • Quel papier Chef ?   
  • Enfin quoi, je vous ai bien envoyé en reportage tout à l'heure ?   
  • Hein, ah oui bien sûr Chef, j'y suis allé Chef, mais j'ai pas fait de papier   
  • Comment ça, vous n'avez pas fait de papier ?   
  • Ah ben non Chef, ça valait pas le coup, ça valait pas un clou, hein. J'ai vu le toubib du vieux, il a été formel : mort naturelle...

Retour à Roland Garros. Un monsieur, Pascal Delay, en proie à une vive colère aéronautique, m'accuse d'avoir injustement attribué ici l'invention de la mitrailleuse à tirer à travers l'hélice, au regretté marchand de guerre locale Marcel Dassault. Selon M. Delay, c'est Roland Garros qui a eu l'idée de cet indispensable gadget. Dont acte. 

J'ai dû confondre avec la capote anglaise à plumes à tirer dans les coins

Vous me faites rire... c'est nul ! 

Retour à la grève du 21. À propos de la dénationalisation de TF1, Monsieur Léon Zitrone, le bœuf mafflu des labours culturels, a dit hier à Paul Giannoli que cette privatisation allait favoriser les plus doués au détriment des médiocres. 

Y en a des qu'il va falloir qu'ils retournent à la charrue s'ils veulent continuer de brouter ! 

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafeter, mais ils font rien qu'à mugir dans nos campagnes. 

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