Pierre Desproges au Théâtre Fontaine, Paris 1984 ©Getty - Jean-Jacques Bernier
Pierre Desproges au Théâtre Fontaine, Paris 1984 ©Getty - Jean-Jacques Bernier
Pierre Desproges au Théâtre Fontaine, Paris 1984 ©Getty - Jean-Jacques Bernier
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Résumé

Malgré les flots de bave haineuse dont je ne cesse de les enduire à longueur d'antenne, les jeunes s'obstinent à affluer à ces enregistrements en plus grand nombre que les rares et sympathiques vieux cons qui m'honorent chaque semaine ici leurs chaleureux et ultimes tremblotements prégrabataires.

avec :

Pierre Desproges (Ecrivain, humoriste).

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C'est à se demander si ces étourneaux d'adolescents, frémissant d'enthousiasme et cloqués d'acné, ne croient pas que je plaisante quand je leur dis que je les hais.
Tenez. Pas plus tard que lundi dernier, l'un d'eux, de sexe mâle, enfin, c'est le bruit qu'il colporte, a tenu à m'embrasser à la fin de la séance. 

J'avais au reste, décelé en ce garçon des trésors d'amour enfouis sous les bubons et un rien de servilité dans l'ardeur qu'il mettait à dire Pouf, pouf avec les autres entre deux boutades.

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Après que je lui eus consenti une dédicace pittoresque et désopilante sur la page de garde d'un livre dont on m'attribue la paternité, il m'a prié de lui accorder un autographe au feutre noir sur sa chemise blanche, ce que je fis, l'élevant ainsi à un paroxysme dans la dévotion qui le poussa à me baiser les doigts.
J'attendais qu'il me suppliât de lui donner ma bénédiction, quand un autre jeune homme, encore plus courbé, est venu l'interrompre pour une requête particulière qu'il m'énonça d'une voix troublée par l'émotion, en joignant les mains comme une pietà traumatisée devant la résurrection de son petit dernier. 

"Je suis élève de l'Ecole supérieure des ingénieurs électroniciens. À chaque fin d'année, nous donnons une grande fête. Le clou de la fête est l'apparition d'un personnage hors du commun, en tout cas inhabituel, original, pour présider notre banquet.

Je le voyais venir, en même temps que se précisait en moi la sensation fugace que j'ai parfois, de ne pas être n'importe qui. J'arborais, inconsciemment, ce délicat sourire sardonique en demi-teinte qui avait fait le succès de Dominique Paturel dans Les Valseuses ridicules de Molière. 

"Poursuivez, jeune homme, poursuivez.
- Et bien voilà. Monsieur Desproges, l'année dernière, on a eu une pute. Cette année, on aimerait bien que ce soit vous."

Pouf, pouf. 

Une auditrice de Tassancourt, Madame Béatrice Fay, me demande pourquoi je ne passe jamais de disque d'Édith Piaf dans cette émission.
Si vous écoutiez plus souvent ces chroniques au lieu de vous faire lutiner dans les banlieues agricoles, Madame Béatrice Fay, vous auriez pu constater, de vos propres oreilles, que cette émission ne comporte aucun autre enregistrement que celui de ma propre voix, et accessoirement de celle d'une poignée de désoeuvrés qui se réveillent par éclipses en faisant...
Pouf, pouf.
En dehors du générique dû au très talentueux Paolo Conte, nul autre son musical ne vient souiller l'antenne. Et j'en profite pour vous signaler que "Les Chroniques de la haine ordinaire" et le Bulletin de la météorologie nationale sont les seules émissions de radiophonie ne comportant pas de rires ni d'applaudissements enregistrés. C'est pourquoi, à part cet imbécile, personne ne rit ni n'applaudit jamais !
Pouf, pouf
Enfin, sachez Madame, que quand bien même j'aurais le loisir de diffuser des chansons de Piaf, je ne le ferais pas. Je n'aime pas les chanteurs belges. Vous ne saviez pas que Piaf était belge ? C'est pourtant flagrant cette façon qu'elle avait de chanter la moule quand elle avait la frite. 

Pouf, pouf. 

La situation internationale, nationale, départementale, communale, vicinale même, insiste à ce point dans l'ubuesque qu'elle me remet en mémoire quelques lignes désespérées de Jean-Edern Eluard, le neveu trisomique de Paul : 

Sur le collier du chien que tu laisses au mois d'août   
Sur la vulgarité de tes concours de pets   
Sur l'étendard nazi et sur le drapeau rouge   
Sur la rosette au coin du vieillard officiel   
Sur les blousons kaki, sur les képis dorés   
Sur le cul blanc des féministes   
Sur le mandrin des misogynes   
Sur le béret obtus des chauvins aveuglés   
Sur la croix des cathos, le croâ des athées   
Sur tous les bulletins et sur toutes les urnes   
Où les crétins votants vont se faire entuber   
Sur l'espoir en la gauche   
Sur la gourmette en or de mon coiffeur de droite   
Sur la couenne des connes aplaties sur les plages   
Sur l'asphalte encombré de cercueils à roulettes   
Sur les flancs blancs d'acier des bombes à neutrons   
Que tu t'offres à prix d'or sur tes impôts forcés   
Sur la sébile humiliante et dérisoire   
Qu'il faut tendre pourtant à tous les carrefours pour aider à freiner l'ardeur des métastases   
Sur le mur de la honte et sur les barbelés   
Sur les fronts dégarnis des commémorateurs   
Pleurant au cimetière qu'ils ont eux-mêmes empli   
Sur le petit écran qui bave encore plus blanc   
Sur l'encéphalogramme éternellement plat   
Des musclés, des Miss France et des publicitaires   
Sur l'étendard vainqueur de la médiocrité   
Qui flotte sur les ondes hélas abandonnées   
Aux moins méritants des handicapés mentaux   
Sur la Bible et sur
Mein Kampf
Sur le Coran frénétique   
Sur le missel des marxistes   
Sur les choux-fleurs en trop balancés aux ordures   
Quand les enfants d'Afrique écartelés de faim   
Savent que tu t'empiffres à mourir éclaté   
Sur le nuage   
Sur la lune   
Sur le soleil atomique   
Sur le cahier d'écolier de mes enfants irradiés   
J'écris ton nom   
HOMME

Quant à ces féroces  soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos campagnes.

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Références

Programmation musicale

  • 23h56
    Leave the door open (feat. Bootsy Collins)
    Leave the door open (feat. Bootsy Collins)
    Silk Sonic
    Leave the door open (feat. Bootsy Collins)

    Anderson Paak, Bruno Mars

    Album Leave the door open (2021)
    Label WEA

L'équipe

Pierre Desproges
Production